21 février 2009

Vaclav Klaus et Frédéric Bastiat



Fait remarquable, dans la banale monotonie du Parlement Européen de Bruxelles, le président tchèque Vaclav Klaus s'est référé, dans un discours jeudi 19 février, au penseur français du XIXe siècle Frédéric Bastiat :

"Beaucoup d'entre vous connaissent certainement le nom de l'économiste français Frédéric Bastiat et sa célèbre Pétition des marchands de chandelles, qui est devenue un texte connu et aujourd'hui déjà classique dans les manuels démontrant l'absurdité de l'ingérence politique dans l'économie."

Hélàs, il est à craindre que beaucoup de français ne connaissent ni la pensée, ni même le nom de Bastiat. Député des Landes, économiste brillant, philosophe et moraliste, il a illuminé de sa plume toute l'école d'économie française du XIXe siècle, allant jusqu'à influencer fortement un Joseph Proudhon ou un Léon XIII dans leurs écrits. (Voir la page Catallaxia.net)

Mais qu'est-ce que cette histoire de chandelles ? C'est un pamphlet plein d'ironie écrit en 1845 pour dénoncer le protectionnisme. Il fut publié dans les Sophismes économiques, chapitre 7. Bastiat y raconte les plaintes des fabricants de chandelles qui subissent la concurrence injuste et intolérable d'un rival étranger : le soleil !
Ceux-ci demandent alors à l'Etat de faire une loi "qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents, volets, rideaux, vasistas, œils-de-bœuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d'avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd'hui à une lutte si inégale."

Les marchands de chandelles, comme tous les protectionnistes, sont des partisans de l'intervention de l'État dans l'économie. L'Etat, en accédant à leur demande, se retrouve alors l'otage de groupes d'intérêts particuliers réclamant toujours plus de privilèges et de droits. La loi devient l'instrument de toutes les cupidités, au lieu d'en être le frein. C'est ce qui faisait dire à Bastiat que l’Etat est la « grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».
De plus, au final, c'est le consommateur qui est perdant. Le consommateur a tout à gagner au libre-échange et à la concurrence. Il paie les produits moins cher et il bénéficie de services de meilleure qualité.

Conclusion, pour Bastiat, à la suite de ce que disait déjà Benjamin Constant, l'Etat doit recentrer sa mission sur ses fonctions régaliennes :
« L'action gouvernementale est essentiellement bornée à faire régner l'ordre, la sécurité et la justice. En dehors de cette limite, elle est usurpatrice de la conscience, de l'intelligence, du travail, en un mot de la liberté humaine. »





Alain Madelin, dans un article des Echos (26 mars 2001) écrivait cet excellent résumé :

"Fondamentalement, Bastiat nous rappelle que la pensée libérale, avant d'être une pensée économique, est aussi et surtout une pensée philosophique, juridique et politique de la libération de l'homme. Le libéralisme est une approche des relations humaines et politiques fondée sur la priorité de l'ordre juridique. C'est l'ordre juridique d'une société d'hommes libres, citoyens d'un Etat soumis au droit - ce qu'on appelle l'Etat de droit - qui est la source de la croissance, de la prospérité économique et de la promotion sociale."
A télécharger : un recueil de textes de Bastiat, édité par l'IEM
(avec une excellente préface)

Extrait du discours du président tchèque, Vaclav Klaus au Parlement Européen, Bruxelles, le 19 février 2009


Je crains que les tentatives visant à accélérer, à approfondir l'intégration et à transférer davantages de décisions touchant aux conditions de vie des citoyens des États membres puissent menacer par leurs conséquences tous les acquis positifs obtenus en Europe durant les cinquante dernières années. Ainsi, ne sous-estimons pas les craintes de citoyens de maints États membres que leurs affaires soient décidées dans un autre lieu et sans eux et que leur possibilité d'influencer ces processus décisionnels ne soit que très restreinte. Jusqu'à présent, l'Union européenne est redevable de son succès, entre autres, au fait que l'opinion et la voix de chaque État membre ont eu la même importance lors du vote et ont été entendus. Ne permettons pas la naissance d'une situation où les citoyens des États membres se résigneraient à l'idée que le projet de l'Union européenne ne soit plus leur projet, qu'il se développe de façon différente à leurs souhaits et qu'ils ne soient obligés que de se soumettre à celui-ci. Nous pourrions nous retrouver très facilement et très rapidement aux temps dont nous avons l'habitude de dire qu'ils appartiennent à un passé lointain.

Ce fait est étroitement lié à la question de la prospérité. Il faut dire sincèrement que le système économique actuel de l’UE est celui de l'oppression du marché et du renforcement continu de la gestion centrale de l'économie. Bien que l'histoire nous ait prouvé plus que suffisamment que ce n'est pas la bonne direction à prendre, nous la reprenons de nouveau. Le taux limitant la spontanéité des processus de marché et celui de la réglementation politique ne cessent de croître. C'est aussi l'interprétation erronée des causes de la crise financière et économique qui contribue à ce développement, dans les derniers mois, comme si la crise était due au marché, tandis que sa cause véritable consiste justement dans le contraire – elle a été causée par la manipulation politique du marché. Encore une fois, il faut rappeler l'expérience historique de notre partie de l'Europe et la leçon que nous en avons tirée.

Beaucoup d'entre vous connaissent certainement le nom de l'économiste français Frédéric Bastiat et sa célèbre Pétition des marchands de chandelles, qui est devenue un texte connu et aujourd'hui déjà classique dans les manuels démontrant l'absurdité de l'ingérence politique dans l'économie. Le 14 novembre 2008, la Commission européenne a exaucé la pétition réelle et non fictive des marchands de chandelles en grevant les chandelles importées de Chine de droits de douane de 66%. Je ne croyais pas qu'un texte littéraire écrit il y a 160 ans, puisse devenir une réalité, mais cela est arrivé. La conséquence inévitable de la prise de telles mesures est le retard et le ralentissement économique de l'Europe, voire le freinage de sa croissance économique. La solution ne consiste que dans la libéralisation et la dérégulation de l'économie européenne.

Je dis tout cela en assumant ma responsabilité de l'avenir démocratique et prospérant de l'Europe. Je m'efforce de vous rappeler les principes fondamentaux sur lesquels la civilisation européenne a été construite pendant des siècles et millénaires. Des principes dont la validité est intemporelle et universelle et qui, en conséquence, devraient valoir aussi dans l'Union européenne actuelle. Je suis sûr que les citoyens des États membres souhaitent la liberté, la démocratie et la prospérité économique.
A l'heure actuelle, le fait le plus important est manifestement l'exigence que la discussion libre sur ces affaires ne soit pas considérée comme une attaque contre l´idée-même de l'intégration européenne. Nous avons toujours cru que la démocratie authentique, qui nous a été refusée pendant quarante ans, est justement basée sur le droit de débattre ouvertement de ces questions graves, d'être entendu et de défendre la possibilité qu'a chacun de présenter son avis même s'il est différent du politiquement correct – et cela, même quand nous sommes en désaccord avec lui. Nous qui avons éprouvé l'expérience involontaire pendant la plus grande partie de nos vies que l'échange libre des idées et des opinions est une condition essentielle à la démocratie authentique, nous croyons que cette condition sera observée et respectée même dans le futur. Elle constitue l'occasion et la seule methode de rendre l'Union européenne plus libre, plus démocratique et plus prospère.

Václav Klaus, Parlement Européen, Bruxelles, le 19 février 2009


17 février 2009

Les 2 républiques françaises



Une interview vidéo de Philippe Nemo par Claude Reichman



Une excellente recension du livre




Une interview plus ancienne sur
Qu'est-ce que l'Occid
ent ?


08 février 2009

Remarques sur le négationnisme et sur ce que doit être sa critique


On parle beaucoup de l'affaire Williamson en ce moment, cet évêque anglais qui nie l'existence des chambres à gaz. Dans une interview parue samedi 7 février, dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, ce dernier refuse de renier ses propos négationnistes, faisant fi de l’injonction du Vatican lui ordonnant de clarifier ses positions. Il indique qu’il lui fallait étudier d’abord les «preuves», avant d’éventuellement retirer ses déclarations niant l’existence des chambres à gaz. «Il s’agit de preuves historiques, pas d’émotions. Et si je trouve des preuves alors je rectifierai », a dit l’évêque.

Je voudrais citer 2 collègues, professeurs de philosophie, qui bien avant cette affaire, s'étaient exprimé sur la question du négationnisme.
Le premier, c'est Gildas Richard, l'auteur de l'excellent site Invitation à la philosophie

Il propose de distinguer 2 points (2 ordres, comme dirait Pascal)
1° savoir si un événement a bien eu lieu (question historique)
2° savoir quel jugement moral on porte sur un génocide, qu'il ait eu lieu ou non (jugement moral)

Tout le problème vient du fait qu'on confond les deux. Si l'on veut échapper à cette confusion voici comment il faudrait parler à Williamson :

" Nous ne vous demandons pas si vous pensez que le génocide des Juifs a bien eu lieu, à telle époque et du fait de telles ou telles personnes ; à vrai dire nous sommes même prêts, pour les besoins de la discussion, à vous accorder la thèse que vous avancez sur ce point, et à admettre que les nazis, lors de la dernière guerre mondiale, n'ont peut-être pas commis un tel acte. Ce que nous vous demandons, c'est ce que vous pensez d'un tel acte, considéré en lui-même, dans sa signification morale, et sans entrer dans la question de savoir s'il a déjà eu lieu dans le passé : car c'est là une autre question, qui n'a aucune incidence sur celle que nous vous posons maintenant ".

Lire l'article en son intégralité

Le second auteur, c'est André Comte-Sponville. A propos de la loi Gayssot, qui criminalise le négationnisme, il montre aussi qu'il ne faut pas confondre les ordres. La vérité historique ne relève pas de la politique, ni de la loi. Elle relève de la recherche par les historiens. Il appartient à la loi de protéger la liberté de la recherche, mais non de dire le vrai ou le faux :

"La loi Gayssot, qui interdit le négationnisme, est absurde.
D’abord, tous les historiens savent que les chambres à gaz ont existé. Autant légiférer contre l’affirmation que deux et deux font cinq. Ensuite, cela ne renforce pas la position de 99,9 % des historiens qui savent que les chambres ont existé, au contraire, puisque chacun sait qu’ils n’ont pas le droit de dire l’inverse. Enfin, on ne vote pas sur le vrai et le faux. La souveraineté ne s’étend pas jusqu’à la vérité. Le jour où le peuple votera que le soleil tourne autour de la terre, cela ne changera
rien à la réalité"

Et il ajoute :

"On ne vote pas sur le vrai et le faux.
La démocratie, si elle l’oublie, n’est plus qu’une sophistique vaine et dangereuse. Va-t-on voter pour savoir si la Terre tourne autour du Soleil, ou s’il y a eu des chambres à gaz à Auschwitz ? La vérité n’obéit à personne, fût-ce au peuple souverain. Elle ne relève pas de la démocratie. Mais aucune démocratie, sans elle, ne serait possible. (...) La démocratie n’est possible qu’à la condition d’accepter ses propres limites, sa propre finitude, sa propre incomplétude, comme diraient les logiciens. Sans quoi ce n’est plus démocratie, mais sophistique et nihilisme. Si tout se vote, rien n’est vrai et rien ne vaut. C’est au contraire parce qu’il y a des choses qui ne se votent pas – spécialement ce qui relève de la connaissance et de la morale – que l’on peut voter sur les autres, qui relèvent de la politique. La démocratie ne tient lieu ni de raison ni de conscience : elle ne vaut, et même elle n’est possible, qu’à la condition de le reconnaître. C’est ce qu’on appelle la laïcité, qui interdit au souverain – fût-il le peuple lui-même – de gouverner les esprits."


----------------------

Lien d'affiliation : http://www.boosterblog.com
annuaire blog
visiter l'annuaire blog gratuit

Pascal précurseur de Hayek ?


Je termine en ce moment avec mes élèves une lecture suivie de Pascal (la préface de son Traité sur le vide et de longs extraits des Pensées). J'ai réalisé un polycopié des textes essentiels de Pascal avec des notes de bas de page. J'espère le publier prochainement avec une introduction.

A mon sens, Pascal peut être interprété, soit comme un disciple de Machiavel et un précurseur de Nietzsche (éloge de la force), soit comme un précurseur de Hayek et de l'ordre spontané. C'est bien sûr cette seconde hypothèse qui retient toute mon attention. D'abord, Pascal est un anti-Descartes, tant sur le plan scientifique que sur le plan philosophique, politique et religieux. On sait que Hayek a vu en Descartes le père du constructivisme. Je cite Hayek dans un livre qui vient d'être traduit en français (Editions des Belles Lettres, collection les Classiques de la Liberté) :

"Il me semble qu'il existe une sorte de rationalisme qui tend en fait à faire de la raison humaine un instrument moins efficace qu'elle pourrait être en refusant de reconnaître les limites du pouvoir de la raison individuelle. Cette sorte de rationalisme est un phénomène comparativement nouveau, bien qu'il trouve ses racines dans la philosophie grecque ancienne. Son influence moderne ne s'étendit toutefois qu'aux XVIe et XVIIe siècles, particulièrement avec la formulation de ses principes fondamentaux par le philosophe français René Descartes. C'est principalement à cause de lui que le terme même de « raison » a changé de sens. Pour les penseurs du Moyen Âge, la raison était surtout une capacité à reconnaître la vérité, en particulier la vérité morale , lorsqu'ils la rencontraient, plutôt qu'une aptitude au raisonnement déductif à partir de prémisses explicites. Et ils étaient très conscients du fait que nombre des institutions de la civilisation n'étaient pas des inventions de la raison, mais des choses qu'ils appelaient « naturelles », c'est-à-dire apparues spontanément, pour faire un contraste explicite avec tout ce qui avait été inventé.

C'est contre cette ancienne théorie du droit naturel, qui admettait qu'une bonne partie de l'institution de la civilisation n'était pas le fruit d'un dessein humain délibéré, que le nouveau rationalisme de Francis Bacon, de Thomas Hobbes et de René Descartes, soutenait que toutes les institutions humaines utiles étaient et devaient être des créations délibérées de la raison consciente. Cette raison consistait en l'esprit géométrique cartésien, une capacité de l'esprit à atteindre la vérité par un raisonnement déductif partant de quelques prémisses indubitables.
Il me semble que le meilleur nom pour cette sorte de rationalisme naïf est le constructivisme rationaliste. C'est une idée qui a causé des dommages immenses dans la sphère sociale, quelques grandes qu'aient pu être ses réussites en matière de technologie."
(F. A. Hayek, Essais de philosophie, de sciences politique et d’économie. Ch. V Des sortes de rationalisme, 1964)

Toute la philosophie de Pascal est une illustration de cette analyse critique du rationalisme. On a parfois vu en Pascal un conservateur, apôtre de l'ordre établi et ennemi du progrès social et politique. Il est vrai que Pascal condamne catégoriquement les révolutions, le volontarisme politique et tout ce qui s'apparente à une forme d'ingénierie sociale. Mais Pascal, conscient des limites de la raison humaine, n'a jamais été un ennemi du progrès. Il suffit de lire sa Préface pour un Traité sur le Vide. Il prend clairement le parti des Modernes, sans toutefois mépriser les Anciens. Simplement, pour Pascal, le progrès ne saurait être planifié rationnellement, en faisant table rase du passé.

« La concupiscence et la force sont les sources de toutes nos actions. La concupiscence fait les volontaires ; la force les involontaires. »

Concupiscence (amour de soi) et force sont les deux réalités amorales qui entrent en jeu dans toutes nos actions, et y déploient un rôle moteur.

Chez Pascal, le progrès ne peut être que le fruit d'une interaction des intérêts, et d'une compétition des coutumes et des traditions (dont la force est incontestable). Bref, le progrès résulte de l'action des hommes mais non de leur seule volonté consciente. On retrouve ici l'analyse par Hayek de la fameuse Main invisible de Smith : la première pensée modélisée d'un ordre spontané ou auto-organisé. (Il y a aussi des textes de Kant, dans l'Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique qui illustrent aussi cette analyse).

De plus, chez Pascal, on progresse, dans l'ordre de la vérité scientifique, comme dans l'ordre de la justice, par une méthode négative. C'est par la correction du faux, de l'erreur et du mal qu'on progresse et non par l'instauration du vrai, du bien et du juste (Cf. aussi Karl Popper). Vouloir changer la société par une transformation radicale et une planification de la justice sociale est un leurre qui conduit tout droit à la servitude et à la guerre. La société ne peut changer que de l'intérieur, par un progrès lent et incertain, par des innovations individuelles, dans le cadre de coutumes bien établies et admises par le plus grand nombre. Selon Hayek, ce sont ces mécanismes d'évolution sélective qui rendent possible l'émergence de la civilisation.

  • «On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. »
  • « Grandeur de l'homme dans sa concupiscence même, d'en avoir su tirer un règlement admirable » et « un si bel ordre ».
Pascal, Pensées, 402 et 403 Ed. B.

(voir aussi L 106 : « Les raisons des effets marquent la grandeur de l’homme, d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre. » Et L 211 : « On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police, de morale et de justice. »)