24 juillet 2009

Sujets du bac de philo juin 2009


Série L

Sujet 1 : L’objectivité de l’histoire suppose-t-elle l’impartialité de l’historien ?

Sujet 2 : Le langage trahit-il la pensée ?

Sujet 3 :

Il n'y a pas de satisfaction qui d'elle-même et comme de son propre mouvement vienne à nous ; il faut qu'elle soit la satisfaction d'un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or avec la satisfaction cesse le désir et par conséquent la jouissance aussi. Donc la satisfaction, le contentement ne sauraient être qu'une délivrance à l'égard d'une douleur, d'un besoin ; sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui qui tue, qui nous fait de l'existence un fardeau. Or c'est une entreprise difficile d'obtenir, de conquérir un bien quelconque ; pas d'objet qui ne soit séparé de nous par des difficultés, des travaux sans fin ; sur la route, à chaque pas, surgissent des obstacles. Et la conquête une fois faite, l'objet atteint, qu'a-t-on gagné ? Rien assurément, que de s'être délivré de quelque souffrance, de quelque désir, d'être revenu à l'état où l'on se trouvait avant l'apparition de ce désir. Le fait immédiat pour nous, c'est le besoin tout seul c'est-à-dire la douleur. Pour la satisfaction et la jouissance, nous ne pouvons les connaître qu'indirectement ; il nous faut faire appel au souvenir de la souffrance, de la privation passée, qu'elles ont chassées tout d'abord. Voilà pourquoi les biens, les avantages qui sont actuellement en notre possession, nous n'en avons pas une vraie conscience, nous ne les apprécions pas ; il nous semble qu'il n'en pouvait être autrement ; et, en effet, tout le bonheur qu'ils nous donnent, c'est d'écarter de nous certaines souffrances. Il faut les perdre pour en sentir le prix ; le manque, la privation, la douleur, voilà la chose positive, et qui sans intermédiaire s'offre à nous.
A. SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et comme représentation

Série S

Sujet 1 : Est-il absurde de désirer l'impossible ?

Sujet 2 : Y a-t-il des questions auxquelles aucune science ne répond ?

Sujet 3 :

Les affaires générales d’un pays n’occupent que les principaux citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les mêmes lieux ; et, comme il arrive souvent qu’ensuite ils se perdent de vue, il ne s’établit pas entre eux de liens durables. Mais quand il s’agit de faire régler les affaires particulières d’un canton par les hommes qui l’habitent, les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de se complaire.
On tire difficilement un homme de lui-même pour l’intéresser à la destinée de tout l’État, parce qu’il comprend mal l’influence que la destinée de l’État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d’un premier coup d’œil qu’il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu’on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l’intérêt particulier à l’intérêt général.
C’est donc en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire.
On peut, par une action d’éclat, captiver tout à coup la faveur d’un peuple ; mais, pour gagner l’amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement. Les libertés locales, qui font qu’un grand nombre de citoyens mettent du prix à l’affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s’entraider.
A de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique

Série ES

Sujet 1 : Que gagne-t-on à échanger ?

Sujet 2 : Le développement technique transforme-t-il les hommes ?

Sujet n° 3 :

Quant à savoir s’il existe le moindre principe moral qui fasse l’accord de tous, j’en appelle à toute personne un tant soit peu versée dans l’histoire de l’humanité, qui ait jeté un regard plus loin que le bout de son nez. Où trouve-t-on cette vérité pratique universellement acceptée sans doute ni problème aucun, comme devrait l’être une vérité innée ? La justice et le respect des contrats semblent faire l’accord du plus grand nombre ; c’est un principe qui, pense-t-on, pénètre jusque dans les repaires de brigands, et dans les bandes des plus grands malfaiteurs ; et ceux qui sont allés le plus loin dans l’abandon de leur humanité respectent la fidélité et la justice entre eux. Je reconnais que les hors-la-loi eux-mêmes les respectent entre eux ; mais ces règles ne sont pas respectées comme des lois de nature innées : elles sont appliquées comme des règles utiles dans leur communauté ; et on ne peut concevoir que celui qui agit correctement avec ses complices mais pille et assassine en même temps le premier honnête homme venu, embrasse la justice comme un principe pratique. La justice et la vérité sont les liens élémentaires de toute société : même les hors-la-loi et les voleurs, qui ont par ailleurs rompu avec le monde, doivent donc garder entre eux la fidélité et les règles de l’équité, sans quoi ils ne pourraient rester ensemble. Mais qui soutiendrait que ceux qui vivent de fraude et de rapine ont des principes innés de vérité et de justice, qu’ils acceptent et reconnaissent ?
J. LOCKE, Essai sur l’entendement humain

Séries technologiques

Sujet 1 : Peut-on être sûr d’avoir raison ?

Sujet 2 : La technique s’oppose-t-elle à la nature ?

Sujet n° 3 :

La loi ne consiste pas tant à limiter un agent libre et intelligent qu’à le guider vers ses propres intérêts, et elle ne prescrit pas au-delà de ce qui conduit au bien général de ceux qui sont assujettis à cette loi. S’ils pouvaient être plus heureux sans elle, la loi s’évanouirait comme une chose inutile ; et ce qui nous empêche seulement de tomber dans les marais et les précipices mérite mal le nom de contrainte. De sorte que, quelles que soient les erreurs commises à son propos, la finalité de la loi n’est pas d’abolir ou de restreindre mais de préserver et d’élargir la liberté ; et dans toutes les conditions des êtres créés qui sont capables de vivre d’après des lois, là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de liberté. Car la liberté consiste à être délivré de la contrainte et de la violence exercées par autrui, ce qui ne peut être lorsqu’il n’y a point de loi ; mais la liberté n’est pas ce que l’on nous dit, à savoir une liberté, pour tout homme, de faire ce qui lui plaît (car qui peut être libre quand n’importe quel homme peut nous imposer ses humeurs ?). Mais c’est une liberté de disposer et d’ordonner comme on l’entend sa personne, ses actions, ses biens et l’ensemble de sa propriété, dans les limites de ce qui est permis par les lois auxquelles on est soumis ; et, dans ces limites, de ne pas être assujetti à la volonté arbitraire de quiconque, mais de suivre librement sa propre volonté.
J. LOCKE

Questions :

1. Dégagez la thèse de ce texte et mettez en évidence les étapes de son argumentation.
2. Expliquez a) Précisez la conception de la liberté à laquelle Locke s’oppose dans ce texte.
b) En vous appuyant sur l’image de la ligne 4, expliquez : « guider [un agent libre et intelligent] vers ses propres intérêts ».
c) Comment Locke définit-il la liberté ? Expliquez cette définition en vous appuyant précisément sur le texte.
3. La loi est-elle la condition de la liberté ?

14 juillet 2009

Caritas in Veritate - Père Sirico


L’Encyclique de Benoît XVI, Caritas in Veritate, en français :

http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/encyclicals/documents/hf_ben-xvi_enc_20090629_caritas-in-veritate_fr.html


Le commentaire en anglais du Père Robert Sirico :

http://blog.acton.org/archives/11162-caritas-in-veritate-the-pope-on-love-in-truth.html

(Paru dans le Wall Street Journal du 13 juillet 2009)


Traduction française par Axelle et Damien Theillier :


Dans sa troisième encyclique très attendue, Caritas in veritate (L’Amour dans la vérité), le Pape Benoît XVI ne s’attache pas à des systèmes économiques spécifiques - il ne tente pas d'étayer l'ordre du jour politique. Il se concentre plutôt sur la morale et le fondement théologique de la culture. Le contexte est bien sûr celui de la crise économique mondiale - une crise qui a pris place dans un vide moral, où l'amour de la vérité a été abandonné au profit d'un matérialisme brut. Le pape demande que cette crise devienne « une occasion de discernement, dans laquelle dessiner une nouvelle vision pour l'avenir. »

Son encyclique ne contient rien non plus à propos d'une troisième voie entre le libre marché et le socialisme. Les termes de cupidité et capitalisme n’apparaissent pas, comme dans les titres de presse annonçant la publication de l'encyclique, cette semaine. Les personnes à la recherche d'un schéma directeur pour la politique de restructuration de l'économie mondiale ne le trouveront pas ici. Mais s’ils utilisent ce document comme un moyen pour une reconstruction morale des cultures du monde et des sociétés, reconstruction à même d’influencer à son tour les événements économiques, ils trouveront beaucoup à réfléchir.

L'Amour dans la vérité est une réhabilitation de vieilles vérités négligemment rejetées à l'époque moderne. Le pape pointe un sentier négligé par tous les discours économiques, à savoir une vision générale de la vérité empreinte de charité.

Benoît XVI attribue à juste titre la crise elle-même à une « mauvaise gestion et à des opérations financières largement spéculatives. » Mais il résiste à la mode actuelle d’accabler de tous maux de la terre l'économie de marché. « L'Eglise, écrit-il, a toujours tenu à dire que l'action économique ne doit pas être considérée comme quelque chose d'opposé à la société. » De plus : « La société ne doit pas se protéger du marché, comme si le développement de ce dernier comportait ipso facto l’extinction des relations authentiquement humaines. »


« Il est certainement vrai que le marché peut être orienté de façon négative, non parce que c’est là sa nature, mais parce qu’une certaine idéologie peut l’orienter en ce sens. Il ne faut pas oublier que le marché n’existe pas à l’état pur. Il tire sa forme des configurations culturelles qui le caractérisent et l’orientent. En effet, l’économie et la finance, en tant qu’instruments, peuvent être mal utilisées quand celui qui les gère n’a comme point de référence que des intérêts égoïstes. Ainsi peut-on arriver à transformer des instruments bons en eux mêmes en instruments nuisibles. Mais c’est la raison obscurcie de l’homme qui produit ces conséquences, non l’instrument lui-même. C’est pourquoi, ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause mais l’homme, sa conscience morale et sa responsabilité personnelle et sociale. »


Le pape ne rejette pas la mondialisation : « une opposition aveugle serait une position erronée et partiale, incapable de reconnaître les aspects positifs du processus, avec le risque de ne pas profiter de nombreuses opportunités de développement. » Le pape dit que « le monde ouvert à la prospérité ne doit pas être enfermé par les projets de nature protectionniste ». De plus, pour le moins, le commerce est nécessaire : « la meilleure forme d’aide aux pays en voie de développement est de permettre et d'encourager l’intégration progressive de leurs produits sur les marchés internationaux. »

L'encyclique n’attaque pas le capitalisme et ne propose pas des modèles économiques à adopter par les pays. Le pape déclare fermement que « L'Eglise n'a pas de solutions techniques à offrir » et ne prétend « interférer en aucune façon dans la politique des Etats. Elle a, cependant, une mission à accomplir au nom de la vérité, par delà les époques et les circonstances. »


Benoît XVI est profondément conscient du fait que la science économique a beaucoup à apporter au bien-être de l’Homme. Le rôle de l’Eglise n’est pas de développer un chemin précis mais de pointer du doigt les finalités. « La science économique nous dit qu’une insécurité structurelle génère des attitudes anti-productives de gaspillage des ressources humaines… Les coûts humain comprennent toujours des coûts économiques, et les dysfonctionnements économiques impliquent toujours des coûts humains ».

Le Pape revient constamment à deux applications pratiques du principe de la vérité dans la charité. Tout d'abord, ce principe va au-delà des exigences concrètes de la justice, il définit les droits et devoirs, et présente les priorités essentielles d’une morale de générosité, de miséricorde et de communion - les priorités emplies de la valeur théologique du salut. Deuxièmement, la vérité dans la charité est toujours axée sur le bien commun, défini comme une extension du bien des personnes qui vivent dans la société et qui assument des responsabilités sociales. En ce qui concerne les questions démographiques, il ne peut être plus clair : « Expliquer que l'accroissement de la population est la principale cause de sous-développement est erroné, même d'un point de vue économique. »

Plusieurs commentateurs s'inquiètent de ses fréquents appels à la redistribution des richesses. Benoît XVI inclut le rôle de l'État, mais il dit surtout que cette nécessaire redistribution des richesses doit s’effectuer par un échange volontaire et mutuel. Pour comprendre tous ces passages entièrement et exactement, il nous faut mettre à plat nos préjugés politiques.

Cette encyclique est une version théologique par rapport à l’effort philosophique de son prédécesseur pour ancrer une économie libre dans une base éthique. Beaucoup de positions sont empreintes d’une longue tradition "libérale classique", centrée sur le fondement moral de l'économie, issue de St. Thomas d’ Aquin et ses disciples, Frédéric Bastiat au 19ème siècle, Wilhelm Röpke, et même le laïc F.A. Hayek au 20ème siècle. Elle est également un écho de la pensée démocratique de l’Europe chrétienne.


L'Amour dans la vérité rappelle que nous ne pouvons comprendre la communauté humaine, si nous ne comprenons pas que cette dernière est quelque chose de supérieur à la somme de ses parties matérielles, si nous ne comprenons pas la capacité de l’homme à pécher, et si nous ne comprenons pas que cette communion est enracinée dans le don gratuit de la grâce de Dieu. Autrement dit, pour notre pape, il n'y a pas de justice ou de morale sans des personnes justes et morales.


Le père Sirico est le président et le co-fondateur de Acton Institute

http://www.acton.org/about/index.php


(ci-contre, et ci-dessus, le père Sirico à Atlanta en mai 2008)