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L'Eglise catholique et le marché


C'est un vieux débat qui resurgit périodiquement. Ces jours-ci une obscure commission vaticane publie un document en forme de manifeste pour les "indignés" : « Pour une réforme du système financier international dans la perspective d'une autorité publique à compétence universelle ».
Le texte, proche du point de vue de Joseph Stiglitz (Le triomphe de la cupidité, son dernier livre) ou du milliardaire George Soros, ne dit rien sur la crise de la dette des Etats. Par contre, il dénonce l'idolâtrie des marchés et appelle à la création d'un gouvernement mondial. En d'autres termes : plus de dépenses, plus d'impôts et plus d'Etat...
Je me permets de renvoyer à l'article que j'ai écrit sur ce texte pour l'Institut Coppet :
http://www.institutcoppet.org/2011/10/25/faut-il-creer-une-autorite-publique-mondiale-face-a-la-crise


Mais je voudrais surtout citer Daniel Villey, un économiste catholique qui compte beaucoup dans ma formation intellectuelle et qui a publié un article de fond en 1954 sur le sujet : pourquoi les catholiques contemporains répugnent-ils au libéralisme ?

"Il est incontestable que l'économie politique mal comprise ou radicalement ignorée a été souvent calomniée par d'excellents catholiques, comme étant inconciliable avec la morale chrétienne et comme ayant engendré le socialisme. C'est le mot de Donoso Cortès disant au Parlement espagnol (30 janvier 1850) : « Le socialisme est fils de l'économie politique, comme le vipereau de la vipère, lequel, à peine né, dévore celle qui vient de lui donner la vie » (Œuvres, Paris, 1862, t. I, p.386). Cette thèse revient constamment sous la plume des catholiques sociaux. Nous estimons, quant à nous, que la question est mal posée. Démontrez, si vous pouvez, que l'économie politique est une prétendue science qui n'a découvert que des erreurs, et alors nous vous l'abandonnerons : mais si elle est une science véritable, s'il faut tenir pour exactes des relations qu'elle découvre ou des propositions qu'elle formule, nous ne pouvons pas admettre l'antagonisme prétendu de la vérité scientifique et de la vérité religieuse, parce que la contradiction de deux vérités serait un monstre logique dont la simple hypothèse révolte le bon sens." 
Daniel Villey

On pourra lire l'intégralité de son article sur le site de l'Institut Coppet (téléchargeable sur smartphone, Ipad ou  Kindle) : 

A lire aussi, cet entretien avec Dalmacio Negro Pavón, membre de la Real Academia de Ciencias Morales y Políticas (Madrid), professeur d’Histoire des Idées et des Formes Politiques (Universidad Complutense de Madrid, et Universidad San​Pablo CEU, Madrid). interrogé dans Catholica de juillet dernier.

"Les catholiques se sont habitués à penser de manière étatique".

Extrait :

"Beaucoup d’auteurs catholiques semblent penser que l’organisation actuelle des sociétés occidentales constitue un ordre fondamentalement juste, alors même qu’ils en dénoncent des « dérives » nihilistes. Comment interpréter cette timidité critique ?
Sur le plan des croyances, pour beaucoup de gens, le socialisme a remplacé de fait le christianisme, l’Etat a remplacé l’Eglise, la législation la théologie, le mode de pensée étatique le mode de pensée ecclésiastique, etc. Inconsciemment dans beaucoup de cas, mais c’est ainsi. On peut dire que l’Europe est aujourd’hui social-démocrate comme elle fut chrétienne. Cependant aucune société, aucune culture ou civilisation ne sera jamais chrétienne en totalité, et il en va de même avec la social-démocratie. Et de fait il existe un conflit latent entre celle-ci et le christianisme. (...)
La conséquence la plus grave est que les catholiques ont à peu près totalement oublié d’être un contre-monde dans le monde et se sont habitués à penser de manière étatique. En réalité ce n’est pas nouveau. Je crois que l’Eglise n’a jamais complètement compris ce que signifiait l’Etat. Sans aucun doute, depuis le XVIe siècle, la pensée ecclésiastique s’est opposée à la « raison d’Etat » ; mais bien peu – parmi lesquels la figure la plus notable semble avoir été le cardinal Reginald Pole, qui ne fut d’ailleurs que tardivement ordonné prêtre – se rendirent compte de ce que signifiait l’irruption de l’Etat. 
La raison en est peut-être dans le fait que l’Etat s’est construit à l’origine en copiant l’Eglise, pour rapidement devenir son alter ego temporel particulariste, en contraste avec l’universalisme ecclésiastique et celui de l’Empire médiéval. La ratio status imite la ratio ecclesiae même si la manière de penser ecclésiastique est sub specie aeternitatis, tandis que celle de l’Etat est sub specie temporis. Avec le temps, l’Etat aussi s’est développé, jusqu’à devenir une complexio oppositorum comme l’Eglise. L’Etat aujourd’hui n’est plus un alter ego, il est un rival libéré de ses présupposés spirituels, comme l’a vu Böckenförde, anxieux de posséder la summa potestas sur les corps et les âmes : l’Etat totalitaire. En somme, avec le temps, le mimétisme s’est inversé. Si auparavant l’Etat imitait l’Eglise, à cause de l’influence protestante – cujus regio ejus religio, à chaque peuple la religion de son prince –, l’Eglise a commencé peu à peu à imiter l’Etat.
Grâce à la papauté, l’Eglise catholique s’est maintenue relativement en marge, malgré « l’alliance du Trône et de l’Autel » (le Trône en premier…). Dans la période récente, après la mort de Pie XII, qui avait les idées claires, l’Eglise a fait naufrage disait Pierre Chaunu, et le mimétisme s’est accru. En se donnant pour vaincue, par un excès de prudence voire par charité, la papauté a souscrit à la théorie de la convergence entre le socialisme soviétique et le « capitalisme », ce qui équivalait à prédire que la social-démocratie s’imposerait universellement, car elle s’avérait préférable au socialisme marxiste-léniniste."

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