18 mars 2012

De Thomas d'Aquin à Locke, la réflexion sur les limites de l'Etat

Avec la crise actuelle de l’État, les démocraties occidentales sont en train de réaliser que la chute du communisme n’a pas résolu tous leurs problèmes. Le temps est venu pour elles de repenser la place et les limites de l’État. Pour cela, rien ne vaut un détour par les pères fondateurs de la pensée occidentale.

Aux XVe-XVIe siècles, les disciples de Thomas d’Aquin, proches de l’Université de Salamanque en Espagne, furent les véritables fondateurs du libéralisme : Vitoria, Suarez, Mariana, Molina, Lessius... Tous ces auteurs affirmèrent que les hommes possèdent des droits naturels qui précèdent la société politique, légitimant ainsi l’établissement d’un État limité, chargé de veiller au respect de ces droits fondamentaux.

Thomas Jefferson est un héritier de la tradition antique et médiévale du droit naturel. Dans la Déclaration d'Indépendance, il écrit : « Nous tenons ces vérités pour évidentes, que tous les hommes sont créés égaux, qu'ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables, parmi eux, la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. » Dans cette phrase, nous retrouvons presque mot pour mot la théorie lockéenne des droits inaliénables de l’individu, qui la tenait lui-même de Suarez, disciple de Thomas d'Aquin.

Mais l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 s’inspire également de cette tradition du droit naturel : « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. »

Comment cette tradition, qui remonte à Aristote et à Cicéron, via Thomas d'Aquin, est-elle parvenue jusqu’aux penseurs des grandes Révolution du XVIIIe siècle ? Nous verrons dans un premier temps ce qu’en disait Thomas d’Aquin, le fondateur de la Scolastique au XIIIe siècle puis nous reviendrons à Locke, en passant par Suarez qui fait la transition entre Moyen Âge et modernité.

Thomas et Suarez

Thomas d'Aquin (1225-1274) est un docteur de l'Église qui a considérablement enrichi la doctrine du droit naturel issu de l’Antiquité.

Dans la Somme Théologique, il distingue une loi divine, une loi naturelle et une loi humaine. Cette dernière consiste en un ensemble de principes généraux que la raison peut énoncer en étudiant la nature de l'homme telle que Dieu l'a créée. La loi naturelle est donc aussi en un sens une loi divine puisqu’elle vient de Dieu. Mais cela ne l’empêche pas de pouvoir être connue de façon autonome par la raison humaine, et ce en dehors de la foi chrétienne: « il y a en tout humain une inclination naturelle à agir conformément à sa raison, ce qui est proprement agir selon la vertu. »

Selon Saint Thomas, « il faut considérer que le juste naturel est ce vers quoi la nature de l'homme l'incline ». La loi naturelle s’exprime en nous par des inclinations telles que: « il faut désirer la vérité » ou « personne ne doit nuire injustement », ce qui peut se traduire aussi par la fameuse règle d’or: « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas subir ». Ces inclinations sont selon lui innées et s’imposent universellement, y compris aux Princes.

Mais cette lumière intérieure ne suffit pas pour bien agir. L’élaboration de normes concrètes d’action et leur application à des situations particulières nécessitent un travail de la raison. Il revient alors aux juristes de définir ces normes, en accord avec les coutumes et les traditions des peuples.

Francisco Suarez (1548-1617) est un Jésuite né à Grenade et mort à Lisbonne. Théologien, disciple de Saint Thomas, il a enseigné dans de nombreuses universités: Paris, Ségovie, Salamanque, Valladolid et Rome.

Son Tractatus de legibus et deo legislatore est paru en 1612. Dans celui-ci, Suarez explique que le « vrai sens strict et correct du droit, c'est une sorte de force morale que tout homme a sur ses biens personnels et à l'égard de ce qui lui est dû ». Le droit est donc quelque chose que l'homme peut exercer en son nom propre et qui ne peut lui être enlevé sans injustice.

Cela signifie qu’un État ou une administration n’a pas le pouvoir de conférer des droits naturels aux individus, ce qui lui permettrait de reprendre éventuellement ces droits par la suite. Suarez insiste sur le fait que les droits naturels appartiennent aux êtres humains par leur existence même et non en vertu d’une reconnaissance sociale ou d’une concession politique.

Selon Suarez, le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit de poursuivre le bonheur, sont trois droits qui non seulement appartiennent à l’être humain par son existence même, mais sont aussi les motifs de toutes les autres lois. Si un État (les autorités exécutives, législatives ou judiciaires) échoue à protéger ces droits naturels, les lois de cet État perdraient leur raison d’être. Elles deviendraient alors de simples affirmations arbitraires des autorités politiques.

Locke vs. Hobbes

Suarez a sans doute été le plus lu des philosophes scolastiques de son époque et il est raisonnable de supposer que John Locke était familier de son oeuvre, ce qui lui a probablement permis de formuler sa célèbre théorie des droits naturels dans le Second Traité sur le gouvernement civil.

Locke reprend à Hobbes sa théorie de l’état de nature, mais comme pour Suarez, son point de départ est théologique. Pour Locke, Dieu a appelé l’homme à une vocation dans le monde et le pouvoir civil n’est là que pour assurer les conditions les plus favorables à l’accomplissement de cette vocation (le travail, la production). Dieu nous donne l’être. Nous avons donc le devoir de conserver notre vie comme un dépôt que Dieu nous a confié. De là découlent le droit naturel de propriété (qui comprend la vie, la liberté et les biens) et le droit de le défendre c’est-à-dire le pouvoir de faire ce qui est nécessaire pour se protéger contre les menaces et punir ceux qui commettent des crimes. « La plus grande et la principale fin que se proposent les hommes lorsqu’ils s’unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c’est de conserver leurs propriétés ».

Mais alors que Hobbes plaidait pour un pouvoir absolu, conséquence logique de son pessimisme absolu, Locke a développé une théorie du pouvoir limité de façon à combattre l’arbitraire du pouvoir qu’il considère comme le plus grand mal. Le principe général est que chaque fois qu’il existe un pouvoir parmi les hommes, celui-ci ne dispose légitimement que des droits qui lui sont nécessaires à atteindre sa fin propre. En vertu du statut de créature, le pouvoir que l’homme possède sur lui-même et sur les autres est limité par la loi naturelle qui nous commande seulement de conserver notre vie, ce n’est pas un pouvoir arbitraire. Ce principe s’applique aussi au pouvoir souverain et il est au fondement de la critique lockéenne de l’absolutisme.

Enfin, contrairement à Hobbes, l’état de nature selon Locke n’est pas un état de guerre, c’est un état de liberté et d’égalité, régi par la loi naturelle. En principe, c’est un état de paix car la loi naturelle nous interdit de nuire à autrui, mais en fait il menace toujours de dégénérer car chacun est juge de sa propre cause. Il manque donc un arbitre impartial pour régler les conflits, des juges indépendant et des lois écrites.

La véritable raison d’être de l’État

Ainsi l’unique raison d’être de l’État, selon Locke, est de remédier aux défauts de l’état de nature en établissant une autorité publique capable de faire appliquer les lois et les sentences des juges. Mais si l’État ne nous protège pas, conformément à sa mission, ajoute Locke, il devient alors un tyran et on a le droit de lui résister, y compris par la force.

* Ce texte a d'abord été publié le 12 mars 2012 sur 24hGold.

11 mars 2012

Dissertation : sciences de la nature et sciences humaines

Un des mes élèves de terminale m'a aimablement autorisé à publier sa dissertation sur le sujet : Les sciences humaines peuvent-elles être des sciences exactes ?

Vous trouverez cette (très) bonne copie sur le site cours-de-philosophie.fr

Introduction

A partir du XIX° siècle, les économistes, les anthropologues, les historiens, les psychologues, les ethnologues et les sociologues n’ont cessé de revendiquer une place au panthéon des sciences qu’on leur refusait jusqu’alors. Alors que les mathématiques, l’astronomie ou la physique étaient déjà étudiées depuis l’Antiquité, les sciences humaines se veulent des sciences nouvelles et redoublent de rigueur expérimentale pour prouver leur caractère scientifique. Tous ces domaines d’étude modernes forment les sciences humaines qui se distinguent de la philosophie ; ce sont plus précisément les disciplines scientifiques qui s’intéressent aux aspects sociaux des activités humaines. Néanmoins, on les a souvent négligées en raison de leur caractère empirique ou trop approximatif. L’opposition facile entre « sciences dures » et « sciences molles » provient de l’inexactitude de ces nouvelles matières. On retrouve toutefois des méthodes, des raisonnements, des expériences qui possèdent un caractère vraiment scientifique. Dans quelle mesure, donc, les sciences humaines peuvent-elles être des sciences exactes, ou au moins s’en rapprocher ? Il s’agit d’étudier successivement les éléments qui permettraient de les classer au rang de science, qu’elles occupent aujourd’hui, puis les faiblesses apparentes de ces sciences et, dans une dernière partie, la visée véritable des sciences humaines : expliquer et comprendre.

Pour la suite, c'est par ici

03 mars 2012

Qui sont les libertariens ?

Par Damien Theillier 

Saviez-vous que Jimmy Wales, l'inventeur de Wikipédia, est un libertarien ? Il assure qu'il a conçu son encyclopédie sur le modèle de l'ordre spontané du prix Nobel d’économie Friedrich Hayek et se dit grand lecteur d’Ayn Rand[1]. Il en va de même pour les concepteurs de South Park ou des Simpson : la romancière et philosophe Ayn Rand apparaît régulièrement dans les épisodes de ces séries de cartoons.

Dans Libertarianism : A Primer [Abécédaire du libertarianisme, non traduit en français], David Boaz, vice-président du Cato Institute, un influent think tank libertarien, définit le libertarianisme comme « l’idée que chacun a le droit de vivre sa vie comme il l’entend tant qu’il respecte les droits d’autrui, qui sont les mêmes que les siens. » 

Longtemps marginalisés sur la scène politique américaine, les libertariens ont aujourd’hui le vent en poupe. Dans leur viseur : l’Etat fédéral et l’administration Obama. Lors d’un sondage Gallup réalisé en 2009, 23 % des Américains pouvaient être assimilés à des libertariens, contre 18 % en l’an 2000. Le mouvement Tea Party, dont le mot d’ordre est « moins de gouvernement, moins d’impôt » est ce qui ressemble le plus à un mouvement libertarien de masse dans l’histoire récente.

Ron Paul, représentant du Texas (sud), célèbre libertarien candidat à l'investiture républicaine pour l'élection présidentielle de 2012, assure que les Américains sont désormais prêts à partager ses idées.  

Qui est Ron Paul ? 

En France, le journal Le Monde lui a consacré un article en janvier 2011, expliquant que l’économiste français Frédéric Bastiat était son « maître à penser ». Ex-candidat à la présidentielle de 2008, élu à la Chambre des représentant depuis des décennies, Ron Paul (75 ans) a été nommé en 2011 à la présidence de la sous-commission parlementaire chargée de contrôler la Réserve fédérale. Il réclame « la fin de la Fed » (la banque centrale américaine) et le retour à l’étalon-or. Ces positions ont fait de lui une icône du mouvement Tea Party, composé pour moitié de libertariens et pour moitié de conservateurs traditionnels. 

Son fils, Rand Paul (48 ans), a été élu en novembre dernier sénateur républicain du Kentucky. Tous deux sont médecins et tous deux s’opposent aux mesures interventionnistes de l’Etat fédéral, comme le programme de sauvetage des institutions financières, le plan de relance économique et la réforme Obama du système de santé. Depuis son élection, Rand Paul a déjà associé son nom à un projet de loi anti-avortement visant à déclarer que l’embryon était une personne dès le moment de sa conception. Surprenant pour un défenseur acharné des libertés individuelles ? Le libertarianisme ne se laisse pas facilement ranger dans des catégories toute faites. 

Êtes-vous libertarien, conservateur ou socialiste ?

Il existe aujourd'hui un autre choix que la droite ou la gauche. Les socialistes défendent en général les libertés civiles, mais veulent que l’État contrôle les affaires économiques. Les conservateurs inversent cette tendance, en prônant une plus grande liberté économique, mais sont désireux de contrôler la vie privée. Les libertariens préconisent un maximum de liberté individuelle et économique compatible avec le respect d’autrui. Les libertariens ne sont ni « de gauche » ni de « droite » ni même une combinaison des deux. Ils pensent que, sur chaque question, chacun a le droit de décider pour lui-même ce qui est meilleur pour lui et d’agir selon ses préférences, tant qu’il respecte le droit des autres à faire de même.

Arthur Gautier, dans un article récent sur la morale des libertariens, expliquait que « le problème principal de l’axe gauche-droite est qu’il ne laisse aucune place à la pensée libérale, celle-ci ne pouvant être rangée ni avec l’égalitarisme de la gauche, ni avec le nationalisme de la droite. En son temps, l’économiste et député libéral Frédéric Bastiat votait tantôt avec la gauche, tantôt avec la droite, selon le projet de loi discuté. » 

Aux Etats-Unis, le bipartisme ne permet pas de troisième voie ou de parti politique indépendant. C’est pourquoi David Nolan, fondateur du Libertarian Party en 1971, a eu l’idée de créer un diagramme qui ajoute à l’axe gauche-droite un deuxième axe liberté-contrainte. De cette façon, explique Arthur Gautier, « la pensée libérale trouve enfin sa place sur l’échiquier politique. »

Les libertariens ont le vent en poupe

Récemment, le Courrier International publiait un dossier intitulé « Les libertariens en vedette » (Courrier international, n° 1058 du 10 au 16 février 2011). Il y était décrit que pour les libertariens, la liberté individuelle est la valeur politique dominante. Ce qui n'exclut pas qu'il y en ait d'autres ! Et c'est d’ailleurs pourquoi, il y a des différences de sensibilité entre libertariens, notamment sur l'avortement, les drogues dures, la défense nationale, l’immigration…

L’hebdomadaire soulignait : « comme toute philosophie politique, le libertarianisme renferme des milliers de courants, depuis les anarchistes qui veulent abolir l’Etat jusqu’aux conservateurs (...). La ligne libertarienne classique est que les seules activités auxquelles un gouvernement devrait se limiter sont l’entretien d’une armée de métier, le maintien de la sécurité du pays et l’organisation du système judiciaire. Rien d’autre. C’est ce qu’on appelle le minarchisme ».

Le libertarianisme est un courant qui est né dans les années 60 en opposition à la croissance ininterrompue de l’État au cours du XXe siècle. Mais il puise ses sources philosophiques dans l’histoire des États-Unis depuis ses origines. Selon le journal, « la révolution américaine a été un mouvement libertarien contre le pouvoir de la couronne britannique. La Constitution américaine est un texte libertarien qui limite le rôle de l’Etat à la couverture des besoins les plus basiques de la société en lui fournissant un corps législatif pour adopter des lois, un système judiciaire pour les interpréter et une armée pour la protéger (quoique certains des Pères fondateurs, comme Alexander Hamilton, aient voulu centraliser le pouvoir). »

Le politologue Sébastien Caré y a consacré un ouvrage[2] dans lequel il écrit, « les libertariens ne prétendent pas inventer une philosophie politique, mais plutôt réhabiliter la pensée libérale. Ils opèrent une mutation du libéralisme classique (…) en généralisant ses principes, autrement dit en projetant la logique du marché dans toutes les sphères de la vie sociale et en les subvertissant, en faisant de la défense des libertés une lutte incessante contre l'Etat. » 

Aux Etats-Unis, un parti libertarien existe depuis 1970. Ce parti reste très minoritaire face aux deux grands partis traditionnels. Mais il arrive à présenter un candidat à chaque élection présidentielle. En fait, le véritable impact des idées libertariennes passe au travers d’Internet, de réseaux intellectuels informels et de think tanks comme le Cato Institute.

L’éthique libertarienne

Revenons à David Boaz. Dans un article de 1997[3], il proposait quelques éléments d’éthique « libertarienne » :
  • Droits des individus : les « libertariens » sont attachés au droit de chacun à la vie, à la liberté et à la propriété – que tout un chacun possède naturellement et ce, bien avant la création des gouvernements. Ces droits ne sont pas concédés par un gouvernement ni par la société ; ils sont inhérents à la nature de l’être humain. Dans cette optique, toutes les relations humaines doivent être volontaires. Les seules actions que la loi puisse interdire relèvent de l’usage unilatéral de la force – dans les cas de meurtre, viol, vol, rapt et fraudes.
  • Autorité de la loi : la doctrine « libertarienne » n’est ni libertinage, ni hédonisme. Loin de prétendre que « tout un chacun peut faire ce qu’il veut sans que quiconque puisse y redire », elle propose une société de liberté dans le cadre de la loi, où les individus peuvent vivre à leur guise tant qu’ils respectent les mêmes droits chez autrui.
  • Un gouvernement au pouvoir restreint : Les « libertariens » veulent diviser et limiter le pouvoir que le peuple délègue au gouvernement. Imposer des limites au gouvernement est le fondement politique de la doctrine « libertarienne ».
  • Liberté des marchés : Le droit de propriété entraîne celui de l’échanger par consentement mutuel. À des individus libres correspond le système économique des marchés libres, indispensables à la création de richesses.
  • Vertus de la production : les « libertariens » défendent le droit qu’ont ceux qui produisent de garder ce qu’ils gagnent, contre une nouvelle catégorie de politiciens et bureaucrates qui veulent s’emparer de leurs gains pour les redistribuer à ceux qui ne l’ont pas produite.
  • Harmonie des intérêts : les « libertariens » croient à l’existence d’une harmonie naturelle d’intérêts parmi les membres pacifiques et producteurs d’une société équitable. (…) C’est seulement lorsque le gouvernement se met à distribuer des récompenses à la suite de pressions politiques que se développent des conflits entre groupes, que s’exacerbe la course au pouvoir politique.
  • Paix : Les « libertariens » se sont toujours farouchement opposés au fléau qu’est la guerre. (…) Certes les hommes et femmes libres ont à maintes reprises eu à défendre leurs sociétés contre les menaces étrangères ; mais l’histoire du monde démontre que la guerre s’est faite le plus souvent l’ennemie commune des tenants de la paix et de la productivité dans les deux camps.
Damien Theillier (article publié sur 24HGold)

[1] Ayn Rand est l’auteur du roman Atlas Shrugged, considéré comme une référence littéraire et philosophique par tous les libertariens
[2] Les libertariens aux Etats-Unis : Sociologie d'un mouvement asocial, Presses Universitaires de Rennes, 2010
[3] The Coming Libertarian Age

A consulter :
http://www.libertarianism.org/ (en anglais)
http://www.institutcoppet.org/2011/07/25/les-libertariens-aux-etats-unis-par-sebastien-care/
http://www.institutcoppet.org/2011/12/23/ron-paul-la-revanche-du-liberalisme-classique%E2%80%8E/

Ron Paul, Liberty Defined, 2011, Appendice :

Les dix principes d’une société libre :
  1. Les droits appartiennent aux individus, pas à des groupes ; ils découlent de notre nature et ne peuvent être ni accordés ni supprimés par le gouvernement.
  2. Toutes les associations pacifiques et volontaires de nature économique ou sociale sont autorisées ; le consentement est la base de l’ordre économique et social.
  3. Tout bien justement acquis est la propriété privée d’individus ou de groupes volontairement constitués, et cette propriété ne peut être arbitrairement supprimée par les gouvernements.
  4. Le gouvernement ne peut redistribuer les avoirs privés ni consentir des privilèges particuliers à tout individu ou groupe.
  5. Les individus sont responsables de leurs actes ; le gouvernement ne peut et ne doit pas nous protéger de nous-mêmes.
  6. Le gouvernement ne doit pas s’arroger de monopole sur l’argent d’un peuple et il ne doit jamais s’adonner à la fausse monnaie, même au nom de la stabilité macroéconomique.
  7. Les guerres d’agression, même si elles sont qualifiées de préventives, et même si elles ne concernent que des relations commerciales, sont interdites.
  8. Le pouvoir législatif du jury, c’est à dire le droit des jurés de juger la loi aussi bien que les faits, est un droit du peuple et la norme des tribunaux.
  9. Toutes formes de servitude involontaire sont interdites, pas seulement l’esclavage mais aussi la conscription, l’association forcée et la distribution imposée de subsides.
  10. Le gouvernement doit respecter la loi qu’il demande aux autres de respecter et par  conséquent il ne doit jamais faire usage de la force pour inciter à des comportements, manipuler des arrangements sociaux, gérer l’économie, ou dire à d’autres pays comment ils devraient se comporter.

29 février 2012

Huntington vs Fukuyama. Retour sur le choc des civilisations.

Le 4 février dernier, nous avons assisté à une nouvelle controverse à propos des civilisations. Lors d'un colloque organisé par le syndicat étudiant de droite Uni, le ministre de l'Intérieur Claude Guéant avait déclaré :

« Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. »

Pour certains, la comparaison des civilisations est synonyme de hiérarchisation des peuples. Un discours inacceptable. Pour d’autre, le fait de mettre toutes les civilisations sur un même pied d’égalité est synonyme de relativisme. Tout aussi inacceptable. Peut-on sortir de l’opposition entre un universalisme occidental, aveugle à la richesse variée des cultures et la dissolution de l’universel dans un relativisme multiculturel qui finit par tout justifier ? Ce débat n’est pas nouveau, il avait déjà opposé il y a quelques années deux universitaires américains, Samuel Huntington et Francis Fukuyama. Après avoir présenté leur thèse respective, nous tenterons de proposer une analyse critique.

Fin de l’histoire ?

L’effondrement de l’empire soviétique en 1989 pouvait laisser présager une ère d’apaisement par l’unification des peuples autour du modèle occidental de la démocratie libérale. Et dans l’euphorie générale, nombreux sont ceux qui ont pensé que nous allions assister à la réalisation d’une civilisation universelle.

Ainsi selon Francis Fukuyama, qui fut conseiller auprès du président Bush et se rendit célèbre en écrivant La Fin de l’Histoire ou le Dernier Homme (1992, Champ, Flammarion), ce qui caractérise notre époque, c’est une « homogénéisation croissante de toutes les sociétés humaines ». Le consensus croissant autour des droits de l’homme, de la démocratie et de l’économie libérale constituerait une sorte de « point final de l’évolution idéologique de l’humanité ». Et la démocratie, toujours selon Fukuyama, contient le principe d’une pacification des relations humaines : « La démocratie libérale remplace le désir irrationnel d’être reconnu comme plus grand que d’autres par le désir rationnel d’être reconnu comme leur égal. Un monde constitué de démocraties libérales devrait donc connaître beaucoup moins d’occasions de guerres puisque toutes les nations y reconnaîtraient réciproquement leur légitimité mutuelle ». Le village planétaire devrait donc constituer l’horizon du XXIème siècle.

En apparence, la fin des blocs et la mondialisation des échanges économiques semblent donner raison à Fukuyama. Cependant, cette mondialisation n’implique en fait aucune unité politique ou culturelle. Au contraire, on assiste depuis 20 ans à une multiplication de conflits sanglants. La thèse de Huntington est qu’en dépit des apparences, le monde évolue vers l’éclatement plutôt que vers l’unification, vers les clivages et les rivalités plutôt que vers la paix. Comment comprendre un tel paradoxe ?

La modernisation n’est pas synonyme d’occidentalisation

Professeur à l’université Harvard, Samuel Huntington avait publié en 1993, en réponse à Fukuyama, un article intitulé : The clash of civilization? Devant l’ampleur des réactions suscitées par son article, Huntington écrivit en 1996 un livre traduit en français par Le choc des civilisations (Odile Jacob). Ce livre fut considéré aux États-Unis comme la contribution la plus importante à l’étude des relations internationales depuis l’invention du concept de Guerre froide en 1947.

« Si le XIXème siècle a été marqué par les conflits des États-nations et le XXème par l’affrontement des idéologies, le siècle prochain verra le choc des civilisations car les frontières entre cultures, religions et races sont désormais des lignes de fracture ».

Ce que montre Huntington tout au long de son livre, c’est que « la modernisation n’est pas synonyme d’occidentalisation ». Les peuples non occidentaux connaissent un développement économique florissant mais ne sont pas prêts à brader leurs valeurs culturelles et religieuses. La suprématie de la langue anglaise, du dollar et du Big Mac n’est qu’un phénomène superficiel qui n’a pas d’influence en profondeur sur les sociétés. Prenons par exemple l’affaire Rushdie. Ce n’est ni un scientifique, ni un manager, ni un industriel que l’Islam a condamné, c’est un écrivain qui a osé faire une lecture occidentalisée et libertaire du Coran. 

Ainsi, pour Huntington, la véritable clé de l’histoire n’est pas d’ordre économique mais d’ordre culturel. Ce n’est pas un postulat mais un constat. « La réussite économique de l’Extrême-Orient prend sa source dans la culture asiatique. De même les difficultés des sociétés asiatiques à se doter de systèmes politiques démocratiques stables. La culture musulmane explique pour une large part l’échec de la démocratie dans la majeure partie du monde musulman. » (p.22)

La thèse repose donc sur le concept de civilisation, qui se définit comme l’entité culturelle la plus large avant l’unité du genre humain et se caractérise essentiellement par la religion. À la suite de Max Weber, d’Oswald Spengler, d’Arnold Toynbee et de Fernand Braudel, précurseurs en la matière, Huntington compte huit civilisations dans le monde actuel : les civilisations occidentale, islamique, orthodoxe, chinoise, japonaise, hindou et latino-américaine, l’Afrique apparaissant seulement comme une civilisation en formation.

De nombreux critiques ont reproché à Huntington le manque de consistance du concept de civilisation, son caractère artificiel au regard des conflits internes et des disparités qui subsistent dans chacune de ces grandes unités. Un tel découpage est-il pertinent ? 

Au-delà du « choc des civilisations », l'hostilité à la société ouverte

En réalité, s’il existe bien aujourd’hui un choc frontal entre deux types de société, c’est d’abord un choc entre société close et société ouverte. D’un côté, il y a ceux qui veulent une société théocratique, fondée sur la surveillance et la censure. Et de l’autre, il y a ceux qui veulent une société fondée sur la protection de toutes les libertés individuelles, économiques, politiques et religieuses.

Ce conflit transcende les appartenances religieuses puisqu’il existe aussi au sein du monde islamique, entre une minorité de musulmans éclairés et acquis à la modernité d'une part, et une autre minorité fanatiquement intolérante d'autre part. Le vrai ennemi de certains musulmans ralliés aux valeurs de la société ouverte est donc bien l'islam traditionnaliste et non l'islam ou les musulmans dans sa totalité. (Voir sur ce point le livre d'Alain Laurent : La société ouverte et ses nouveaux ennemis, Les Belles Lettres)

Parmi les ingrédients qui alimentent le conflit entre l’islam et l’Occident, il y a cette idée, partagée par la plupart des dirigeants du monde occidental, que l’universalité de leur culture et que leur puissance supérieure, bien que déclinante, leur confère le devoir d’étendre cette culture à travers le monde. Un tel interventionnisme, même bien intentionné, ne peut que nourrir la haine et le rejet de l’Occident. La politique étrangère menée par l’Occident au nom des droits de l’homme s’assimile le plus souvent à de l’impérialisme masqué et ne conduit qu’à l’exacerbation des conflits. La civilisation universelle sur le modèle occidental est un mythe, mieux encore, une utopie dangereuse car elle suscite un sentiment violent de rejet de la part de cultures qui se sentent bafouées.

L’Occident ne doit donc plus, comme par le passé, tenter d’imposer sa civilisation au reste du monde. De toute façon, la domination occidentale du monde qui a connu son apogée au début du XXème siècle, touche désormais à sa fin. La population occidentale ne représente plus guère que 10% de la population mondiale. 

Pourtant l’Occident ne doit pas non plus renoncer à ses valeurs. Il doit au contraire chercher à en retrouver le sens, sans dogmatisme idéologique. De plus, la coexistence culturelle pacifique nécessite de rechercher ce qui est commun à la plupart des civilisations et non pas de défendre les caractères prétendument universels d’une civilisation donnée.

Publié sur 24HGold

A lire pour débattre :
http://www.lesconversationsfrancaises.fr/et-si-fukuyama-avait-eu-raison/
http://utilitarisme.over-blog.com/article-huntington-contre-fukuyama-55955009.html

A propos du livre d'Alain Laurent :
- Prologue du livre d’Alain Laurent 
- L’intégration "citoyenne" est en crise (Ch. 1) 
- La forfairture morale et juridique des Etats (Ch. 2) 
- Nouvelles censures, nouvelles inquisitions (ch.3) 
- Novlangue de bois, désinformation et bourrage de crâne (suite du ch. 3) 
- Xénophobie, extrême droite : la mystification (ch.4) 
- Un nouveau combat pour la société ouverte (ch. 5) 
- Une réislamisation massive (Ch. 6) 
- Au-delà du "choc des civilisations" (ch. 6 suite) 
- Le nouvel ennemi majeur de la société ouverte (Ch. 7) 
- Le multiculturalisme : une perversion du pluralisme (ch.7 suite) 
- Epilogue

23 février 2012

Aristote, père du droit naturel

Par Damien Theillier

En cette période de débat électoraux, de slogans et de petites phrases, il nous paraît salutaire de rappeler, avec les penseurs du droit naturel, que la politique n’est pas le tout de la vie en société. Elle n’est ni un commencement, ni une fin. Avant la politique, il y a des individus qui s’associent pour rechercher leur subsistance en même temps que leur bonheur. Et s’ils ont recours à la force du gouvernement, c’est pour protéger ce qui leur appartient : leur vie, leur liberté et leurs biens. Mais le politique ne dispose pas de la propriété des individus, il est à leur service.

Or c’est précisément ce qu’affirme la théorie du droit naturel, formulée d'abord par Arisote. Il affirme qu’il y a un contenu dans tout système juridique qui ne dépend pas de la volonté du législateur et qu’il y a donc des règles qui s’imposent au législateur. Est dit de droit naturel ce qui est universellement valide, en tout lieu et en tout temps. Est dit de droit positif ce qui est en soi indifférent mais qui s’impose à tous par suite d’un choix conventionnel et contingent. 

Alain Sériaux, auteur d’un Que Sais-je sur le sujet[1], rappelle que « le terme relativement récent de « droit » n'appartient pas au vocabulaire des Anciens. Chez eux, le droit se dit « le juste » : to dikaïon, en grec ; iustum, en latin. Aussi, lorsqu'Aristote consacre le livre V de son Éthique à Nicomaque à l'étude de la vertu de justice, c'est sans hésitation aucune qu'il lui donne le « juste » pour objet spécifique. Dix-sept siècles plus tard, Saint Thomas d'Aquin, dans la Somme Théologique, adoptera encore la même démarche : elle est au cœur de la pensée classique ».[2]

Ainsi Aristote distingue entre un juste naturel et un juste positif ou conventionnel : 

« La justice politique elle-même est de deux espèces, l'une naturelle, l'autre légale. Est naturelle celle qui a partout la même force et ne dépend pas de telle ou telle opinion : légale celle qui à l'origine peut être indifféremment ceci ou cela, mais qui une fois établie, s'impose : par exemple, que la rançon d'un prisonnier est d'une mine, ou qu'on sacrifie une chèvre et non deux moutons, et en outre toute les dispositions législatives portant sur des cas particuliers, comme par exemple le sacrifice en l'honneur de Brasidas et les prescriptions prises sous formes de décrets ».[3]

Il y a donc bien l'idée d'un juste naturel chez Aristote, la justice naturelle étant celle qui a partout la même force et ne dépend pas de telle ou telle opinion. Distinguer entre le juste et l’injuste suppose un travail de la raison pour découvrir ce qui est conforme ou non à la nature universelle de l’homme dont la fin, le bonheur, exige la réalisation de certaines dispositions de l’âme, elles-mêmes naturelles et universelles. 

Dans la pensée grecque, est naturel ce qui correspond à la croissance normale d’un organisme vivant. Tout être vivant a une finalité interne. Quand la croissance est atteinte, cette finalité interne est atteinte. Or il y a une dimension téléologique dans l’existence humaine. Il y a même une pluralité de fins qu’on peut hiérarchiser : la conservation de la vie, le bonheur, la liberté, la justice. C’est aussi ce qu’on appelle les biens fondamentaux.

L’expression « droits de l’homme », à laquelle se rallient beaucoup de juristes, souscrit implicitement à l’idée d’un droit naturel car elle vise les droits liés avant toute législation positive à l’humanité même de l’homme. Sans cette norme morale supérieure, il n’y aurait plus d’instance critique capable d’interpréter et de mettre en question l’ordre juridique.

Cette idée rappelle que le Prince (tout comme les présidents actuels) ne dispose pas de la justice elle-même mais qu’il est lui-même soumis à une loi qui le dépasse et doit réguler son jugement. Le droit positif pose l’ordre du juste politique, mais ne dispose pas de la justice elle-même. S’il n’y a que le droit positif, dit Aristote, Créon aura toujours raison, même quand il a tort. Mais si nous maintenons l’idée régulatrice d’un droit naturel, Antigone pourra se dresser le moment venu et invoquer contre une loi injuste, le droit supérieur de la loi non écrite.

La politique, dans la pensée d’Aristote, ne peut donc être séparée de la morale. Ainsi, selon Aristote « la fin de la Politique sera le bien proprement humain. »(Éthique à Nicomaque, L.I, ch.1) La question : « Comment dois-je vivre ? » se prolonge dans la question : « Comment la cité doit-elle être gouvernée ? ». En effet, dit en substance Aristote dans Les Politiques, l’homme ne peut s’accomplir pleinement que dans une vie en société, par la coopération et l’amitié. La morale conduit à la politique et la politique a une fin morale. 

[1] Le droit naturel, n°2806, PUF, 1993.
[2] A. Sériaux, op. cit., p. 34.
[3] Aristote, Éthique à Nicomaque, V, 10, 1134b 18-23.

Publié sur 24HGold