31 octobre 2009

Emmanuel Levinas et l'euthanasie


La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel : tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière en terminale.
Depuis février 2006, deux fois par mois, Le Devoir (journal québécois) propose à des professeurs de philosophie ou d'histoire de relever un défi : décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant. Alors que le débat sur l'euthanasie est toujours prêt à resurgir, le professeur de philosophie Thomas De Koninck évoque la pensée d'Emmanuel Levinas.


- À partir d'un sondage effectué auprès des médecins spécialistes, on affirmait cette semaine que 75 % d'entre eux seraient favorables à la légalisation de l'euthanasie. Pour vous, ce mot a une consonance avec un adjectif terrifiant, «nazi». Et ce, même si les deux mots n'ont aucune racine commune.

Thomas De Koninck. Aucune parenté lexicale, en effet. Mais la consonance, comme vous dites, nous rappelle que le nazisme a réintroduit en Occident la pratique euthanasique: le procès de Nuremberg a révélé que, de 1939 à 1941, les nazis ont supprimé plus de 70 000 personnes en alléguant que leur vie était «sans valeur».

Il ne faut pas manquer de lire à ce sujet le désormais classique ouvrage de Vivien Spitz sur les médecins nazis, Doctors from Hell. Par la même occasion, il faudrait se demander pourquoi, en revanche, le serment d'Hippocrate est si clairement opposé à l'euthanasie: «Jamais je ne remettrai du poison, même si on me le demande, et je ne conseillerai pas d'y recourir.»

- Les nazis, au fait, ont emprisonné Emmanuel Levinas (1905-1995), dont la conception de la mort, selon vous, pourrait en faire un opposant à l'euthanasie.

Oui. On ne parle pas seulement d'euthanasie aujourd'hui, mais de «suicide assisté». Or que dit Levinas du suicide? Il soutient que c'est «un concept contradictoire». Pourquoi? C'est toute sa conception de la mort qui est en cause ici. Il y a, selon lui, une «impossibilité d'assumer la mort». Plusieurs auteurs estiment que la mort est «néant». Justement, pour Levinas, «le néant est impossible».

L'angoisse n'est donc pas de mourir, mais bien plutôt de ne pas mourir. «Le maintenant, c'est le fait que je suis maître, maître du possible, maître de saisir le possible. La mort n'est jamais maintenant», écrit-il. À ses yeux, Hamlet, de Shakespeare, est un «long témoignage» de l'impossibilité d'assumer la mort. «"To be or not to be" est une prise de conscience de cette impossibilité de s'anéantir.» Levinas alla jusqu'à prononcer cette phrase magnifique: «Il me semble parfois que toute la philosophie n'est qu'une méditation de Shakespeare.»


Philosophie du visage

- Si je comprends bien, je ne connaîtrai ma mort que lorsque, vivant toujours, je mourrai -- dans l'instant même de ma mort -- mais la conscience de la mort ne peut autrement être que celle d'autrui.

C'est une bonne façon de le résumer. D'ailleurs, Levinas a su mettre admirablement en relief la dimension éthique des rapports proprement humains; à l'instar de la beauté, la vulnérabilité de l'humain en tant que tel, oblige. Cela apparaît avant tout dans la saisie du visage humain. Son premier grand ouvrage, Totalité et infini, parle longuement du visage, qui est donné à la vision d'autrui, jamais à soi. Je ne verrai jamais mon propre visage, sinon en des reflets. Notre propre corps est tourné d'emblée vers l'autre.

Ce «face-à-face» démontre aussi bien qu'autrui est celui ou celle que je ne peux pas inventer. Il résiste de toute son altérité à sa réduction «au même que moi». À proprement parler, envisager n'est pas fixer du regard le front, le nez, la bouche, le menton, etc., mais c'est fixer avant tout les yeux; et plus exactement leur centre, la pupille, et ainsi le regard de l'autre, qui est au-delà de la perception. L'accès au visage ne se réduit justement pas à la perception sensible. Le regard y voit un regard invisible qui le voit.

- C'est donc cette philosophie du visage qui le rendrait rétif à l'euthanasie et au suicide assisté.

Je le crois, car pour lui, il y a dans le visage une «pauvreté essentielle». Il est nu et dénué, exposé et menacé -- dépendance qu'on essaie parfois de masquer en prenant des poses ou en tentant de se donner une contenance. Il n'empêche que le visage a un sens à lui seul. Dans les yeux sans défense de l'autre se lit le commandement «Tu ne tueras point», interdiction qui ne rend pas le meurtre impossible, certes, car il s'agit d'une exigence éthique, mais qui explique pourquoi le meurtrier est incapable de regarder sa victime dans les yeux.


Responsabilité pour autrui

- On invoque aujourd'hui des raisons humanitaires pour justifier l'euthanasie. Au fond, c'est par altruisme qu'on donnerait la mort. J'ai l'impression, en vous écoutant, que Levinas verrait les choses autrement.

Ça me semble clair. Soulignons que la responsabilité pour autrui est un des thèmes principaux du dernier grand ouvrage de Levinas, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (titre qui renvoie expressément au VIe livre de La République, où Platon déclare que le bien est «au-delà de l'essence»). Ce thème va de pair avec celui du visage et revêt lui aussi, aujourd'hui, une pertinence accrue du fait des débats actuels et à venir autour de l'euthanasie et du suicide assisté.

- Je ne suis pas certain de comprendre. Pouvez-vous expliquer davantage le lien que vous faites?

Dans l'optique de Levinas, la prise de conscience de ma responsabilité première découle de l'analyse du visage. Dès lors qu'autrui me regarde, au sens que je viens de décrire, j'en suis responsable; bien plus, «la responsabilité est initialement un pour autrui», écrit-il dans Éthique et infini.

La relation entre nous est même asymétrique: «Au départ peu m'importe ce qu'autrui est à mon égard, c'est son affaire à lui; pour moi, il est avant tout celui dont je suis responsable» (Entre nous, p. 123). C'est à partir du visage, de ma responsabilité pour autrui, qu'apparaît la justice, ou, mieux, l'équité -- chaque autrui étant unique -- et que se révèle, plus profondément encore, «la sagesse de l'amour».

Être responsable, le mot l'indique, c'est répondre «de», mais c'est d'abord répondre «à». Autrement dit, je suis obligé de répondre à l'appel du visage de l'autre, à son autorité, à sa commande, tout particulièrement à travers la souffrance.

n Justement, si la souffrance de l'autre devant moi est intolérable, si sa vie n'est plus que souffrances et que son visage dit qu'il veut en finir, que faire?

Oh, chez Levinas, le regard interdit le meurtre. Même chez celui ou celle qui demanderait qu'on soulage sa souffrance en le ou la faisant mourir, son regard dirait le contraire.

Il ne faut pas conclure que c'est une optique qui ignore la souffrance, bien au contraire. Levinas marque avec force le fait que «la souffrance physique, à tous ses degrés, est une impossibilité de se détacher de l'instant de l'existence», et qu'il y a dans la douleur et la souffrance une «absence de tout refuge», une «impossibilité de fuir et de reculer».

Je crois qu'on peut voir ici toute la portée de la remarque suivante de Levinas, en parfaite cohésion avec les précédentes: «L'épreuve suprême de la liberté n'est pas la mort, mais la souffrance» (Totalité et infini, p. 216). C'est à cette épreuve de la souffrance que médecins, infirmières ou infirmiers et toute personne humaine concernée ont à répondre, en réalité.

- En somme, selon vous, dans une perspective lévinassienne: d'accord pour soulager les souffrances, mais certainement pas en donnant la mort.

Tout à fait. La douleur peut avoir des effets aliénants, on le sait. En atténuant les souffrances sans toutefois rendre inconscient, les soins appropriés peuvent procurer une détente psychique et organique propice à une meilleure présence à soi (et aux autres) en cet instant crucial.

Comme dit Tolstoï dans La Mort d'Ivan Illich, «l'importance de cet instant est définitive». Car il s'agit de l'instant où l'on peut encore tout accepter et se réconcilier, ou tout rejeter, selon le cas; l'instant de la toute dernière chance de reconnaître, voire de donner, en son for intérieur, un sens définitif à sa vie, quoi qu'il paraisse à l'extérieur.

Ma responsabilité pour autrui atteint son point culminant devant sa mort, ce dernier acte de la vie humaine qui appartient à l'ensemble de celle-ci et détermine tout ce qui a précédé, en bien ou en mal. De sorte qu'on ne devrait jamais empêcher qui que ce soit de le vivre aussi librement que possible, et qu'on doit au contraire favoriser du mieux qu'on peut l'exercice de cette liberté.

- Malgré tout, vous ne diriez sûrement pas que les partisans contemporains de l'euthanasie sont des nazis? En tout cas, dans le monde actuel, avec les technologies dont nous disposons, avec les procédures strictes pour s'assurer du consentement du souffrant, l'euthanasie est-elle encore un meurtre?

Il ne faut pas craindre de reconnaître aux mots leur sens exact. Euthanasier, c'est donner la mort. Le suicide assisté, comme le suicide tout court, est un homicide. En se tuant, seul ou se faisant aider, on tue un être humain.

Il est vrai que la demande d'euthanasie sous l'empire de la douleur et de la souffrance est un appel à la responsabilité pour autrui. Mais justement, cela impose d'interpréter correctement cette demande. Et ce n'est pas facile. Je crois que, la plupart du temps, cela appelle autre chose que la fin de la vie.

Pensons à la fable de La Fontaine, La Mort et le bûcheron, reprise d'Ésope, où il décrit un malheureux qui appelle «la mort à son secours», mais qui n'en veut plus du tout aussitôt qu'elle se montre. «Plutôt souffrir que mourir» sera son dernier mot. Or un mémoire sur l'euthanasie et le suicide assisté, présenté par un groupe de médecins le 27 août dernier, va dans le même sens. On y lit que «la pratique de la médecine nous enseigne que les patients qui expriment le désir de mourir le font le plus souvent parce qu'ils ont besoin de réconfort, qu'ils sont déprimés ou que leurs symptômes ou leurs douleurs ne sont pas bien contrôlés. [...] Les patients qui demandent à mourir changent aussi souvent d'idée avec le temps.»

La dignité est inaliénable, du commencement à la fin de la vie

- Malgré ce risque, plusieurs estiment que l'euthanasie permet de mourir dans la dignité.

Comme si quelqu'un de souffrant avait perdu sa dignité. Non, celle-ci est inaliénable. Le visage humain et la responsabilité qu'il engage obligent au contraire au respect absolu de cette dignité de tout être humain, quel qu'il soit, à tout instant de sa vie.

Sans compter qu'il faudrait être bien naïf pour ne point entrevoir les abus auxquels la légalisation de l'euthanasie donnerait lieu. Quelle belle façon de se débarrasser de quelqu'un afin d'accélérer un héritage, par exemple, que de prétendre qu'il ou elle nous a supplié de faire le beau geste humanitaire de soulager sa souffrance en l'euthanasiant -- d'autant plus désintéressé que ce fut à sa demande expresse! Comment ne pas anticiper la pente glissante vers la barbarie où conduit, une fois légalisée, la possibilité d'éliminer en douce, le regard clair, celles et ceux que la faiblesse, la pauvreté, les handicaps vouent à une vie jugée désormais «sans valeur» par les puissants qui en décideront.

Vous invoquiez plus tôt la technologie. Notre monde actuel, si riche en techniques, est taraudé par une grave incapacité de donner un sens à la souffrance et à la mort, de donner, à vrai dire, un sens à la vie humaine elle-même, pour soi-même et pour les générations qui suivent.

Au contraire, grâce à des pensées comme celle de Levinas, on retrouve une définition de la philosophie très ancienne: meletê thanatou (Platon, Phédon, 81 a 1), ce qui signifie «méditer sur» ou «s'exercer à la mort».

***

Thomas De Koninck est professeur à l'Université Laval et est titulaire de la Chaire «La philosophie dans le monde actuel». Dernier ouvrage paru: Aristote, l'intelligence et Dieu, Paris, Presses universitaires de France, 2008.

28 septembre 2009

11 septembre (suite et fin)







23 septembre 2009

Alain Laurent chez Enthoven

Raphaël Enthoven, sur France Culture, recevait le 11 septembre Alain Laurent et Valérie Charolles dans le cadre de son émission Les nouveaux chemins de la connaissance. L'émission était enregistrée en "live" à la fête de l'Humanité.

Alain Laurent est philosophe, historien des idées et éditeur. Il est l'auteur de "La philosophie libérale" et de "Le libéralisme américain, histoire d'un détournement." J'ai beaucoup parlé sur ce blog de son dernier livre sur la Société ouverte et je l'ai interviewé pour catallaxia.net. Alain Laurent est un pédagogue, un passeur. Il fait partie de ceux qui ont marqué définitivement mon itinéraire intellectuel.

Valérie Charolles est directrice des affaires économiques et financières de Radio France. Elle est l'auteur de "Le libéralisme contre le capitalisme".

L'émission est structurée en 3 parties que vous pouvez télécharger ici :
1ère partie (clic droit : enregistrez la cible sous)
2ème partie
3ème partie

L'enjeu de ce débat n'apparait pas clairement au départ. Valérie Charolles se présente comme libérale et disciple d'Adam Smith. Selon elle, Adam Smith aurait introduit une sorte de hiérarchie entre d'une part la valeur-travail (primordiale) et d'autre part la valeur-capital (secondaire). De là, elle reproche au capitalisme actuel de s'être éloigné de ses sources théoriques en privilégiant la valeur-capital au détriment de la valeur-travail. Le capitalisme serait devenu anti-libéral et donc le libéralisme authentique devrait devenir anti-capitaliste...

On reconnait ici la rhétorique habile d'une gauche moderniste qui cherche par tous les moyens à sauver le socialisme du marxisme en lui donnant une justification libérale. Le débat devient plus clair, car l'on comprend qu'il porte en fait sur la nature même du libéralisme. Un libéralisme social ou un socialisme libéral est-il pensable ?

La réponse est oui bien sûr, mais c'est tout sauf du libéralisme classique. L'idée n'est pas nouvelle. On la trouvait déjà chez un Léon Bourgeois, en France au début du XXe siècle, puis chez un John Dewey, aux USA. Tous deux avaient comme objectif de fusionner le libéralisme et le socialisme. Or, comme le rappelle très justement Alain Laurent, c'est à partir de ce moment là que le libéralisme aux Etats-Unis est devenu synonyme de "gauche moderne". Les "liberals" américains sont les penseurs de la sociale-démocratie et du Welfare State. D'où le fait aussi que les libéraux classiques, aux USA, ont dû trouver un autre nom pour se démarquer du "liberalism". Ils ont trouvé, faute de mieux, "libertarianism".

On peut bien sûr aussi, comme Valérie Charolles ou Monique Canto-Sperber, se réclamer d'Adam Smith dans cette entreprise de refondation sociale du libéralisme. Mais l'honnêteté oblige à signaler qu'Adam Smith, tout génial qu'il fut, a été justement corrigé sur un certain nombre de points par bon nombre de ses disciples. Les économistes continentaux, français (Say, Bastiat) puis autrichiens (Mises, Hayek), ont bien montré que la valeur réside non dans le travail, ni dans le capital (exit Ricardo, Marx et l'école anglaise) mais dans le désir humain. La valeur est l'expression du désir que les hommes éprouvent pour les choses (théorie de la valeur utilité par exemple chez Say). La dialectique prétendue du travail et du capital a déjà pris un coup dans l'aile.

De plus, il faut sortir de l'alternative binaire entre le travailleur et le financier (c'est-à-dire l'actionnaire, celui qui détient le capital). Jean-Baptiste Say, puis Schumpeter à sa suite, ont montré qu'il existe un troisième homme : l'entrepreneur. Ce dernier est un audacieux qui accepte le risque de l'innovation, lance de nouveaux produits ou de nouvelles techniques et n'est jamais sûr, à l 'avance, d'en tirer un profit. C'est lui qui crée de la valeur en percevant avant les autres les besoins ressentis par le marché et les moyens de les satisfaire, au meilleur coût. C'est lui qui met à profit les meilleures ressources disponibles pour les adapter à la demande. Dans cette perspective, le profit n’est pas le revenu du capital investi, mais la juste rémunération de l’entrepreneur.

On ne peut donc pas réduire le capitalisme au travail ni au capital. Il faut élargir notre vision et y intégrer la dimension entrepreneuriale du capitalisme. Sans elle, aucun progrès économique n'est possible.

Enfin, Alain Laurent rappelle que Smith est loin d'être le fondateur du libéralisme puisqu'il a été largement précédé de penseurs comme Boisguilbert, Cantillon, Quesnay ou Turgot. C'est là, dans la pensée française des Lumières, qu'il faut chercher l'origine du libéralisme.

21 septembre 2009

Le vide des théories du complot


"11 septembre : enquête sur la théorie du complot", est un reportage qui a été diffusé vendredi 11 septembre à 22H50 dans l'émission Spécial Investigation sur Canal+.

On peut télécharger cette émission ici (lien mort Voir ici)

J'ai apprécié le ton du reportage : une véritable enquête d'investigation qui démonte point par point les affirmations absurdes de Loose Change, le "documentaire" conspirationniste de Dylan Avery, le Thierry Meyssan américain.

Dans le reportage de Canal + on rencontre des témoins oculaires de l'attentat du Pentagone, des familles de victimes (celles qui étaient dans l'avion) etc.

Par ailleurs, le documentaire met en lumière le vide intellectuel des théories du complot. Elles sont motivées par des haines idéologiques bien connues : antisémitisme, antiaméricanisme et anticapitalisme primaires. Que l'on puisse critiquer telle ou telle politique, tel ou tel système économique, soit. Mais le procédé utilisé ici par les complotistes consiste à désigner un bouc-émissaire de tous les maux de la planète : les juifs, Bush...
Sans compter la manipulation qui consiste à faire dire n'importe quoi à des images en les faisant passer pour des preuves...

Une interview vidéo de Stéphane Malterre, le réalisateur :


A écouter : une interview de Stéphane Malterre sur France Info.

Extrait d'une interview de Pierre-André Taguieff (Nouvel Obs, juillet 2009):

En ce début du XXIe siècle, quelles sont les dernières évolutions des théories du complot ?

- J'observe d'abord une oscillation entre les deux pôles des visions complotistes classiques : d'une part, les complots des minorités actives et subversives en quête du pouvoir, et, d'autre part, ceux des élites dirigeantes pour conserver ou étendre leur pouvoir.

Depuis une vingtaine d'années, ce sont surtout les complots "d'en haut" qui sont dénoncés par les professionnels du conspirationnisme, genre mixte relevant à la fois du pamphlet, du journalisme d'investigation centré sur les "révélations" et d'une sociologie démystificatrice sauvage s'abreuvant de documents douteux ou de témoignages non recoupés (disons, du "sous-Bourdieu").

Je constate ensuite qu'à côté des classiques mégacomplots du genre dogmatique procédant selon une démarche déductive (on commence par croire à l'existence des Illuminati, incarné par le Groupe de Bilderberg, et l'on en déduit qu'ils doivent comploter, donc on cherche des indices), sont apparus de nouveaux complots portant sur des événements récents (telles les attaques du 11 septembre 2001) : on commence par douter des faits et soupçonner la manipulation, on s'applique ensuite à démystifier, pour enfin désigner les coupables, les agents secrets de la mystification et les forces occultes à qui elle profite. Dans ce cas de figure, le complot est présenté successivement comme possible, vraisemblable, probable, quasiment sûr. Concernant le 11 Septembre, il s'agit bien sûr du grand "complot américano-sioniste"...


Voir aussi Antoine Vitkine, journaliste, réalisateur de documentaires et auteur du livre "Les Nouveaux Imposteurs" (Editions de La Martinière, 2005).

Une interview dans l'Express et une interview vidéo :



Pour finir, un très bon site : http://www.conspiracywatch.info
Et un article de Wikipedia
(voir aussi mes articles précédents sur le sujet)

05 septembre 2009

Hérodote et les 300 spartiates

« Les Grecs sont libres, et ils ont accepté librement de se soumettre aux lois de leur cité, contrairement aux soldats perses qui combattent sous la crainte d’être châtiés par leur tout puissant roi. » (Hérodote, Enquête, livre
VII, 104)

"Le monde entier saura que des hommes libres ont tenu tête à un tyran" Léonidas (300)

Le film de Zack Snyder sorti en 2006 a été beaucoup critiqué. On lui a reproché son esthétique baroque, son mélange histoire-bd-héroïc fantasy, etc. Pourtant, c'est certainement le film qui se rapproche le plus du texte d'Hérodote, sinon dans sa lettre, au moins dans son esprit. Je pense en particulier à ce dialogue entre Léonidas et Xerxès qui résume bien l'idée directrice du texte d'Hérodote :




Cet extrait est une adaptation, pour les besoins du film, d'un texte d'Hérodote racontant le dialogue entre un ancien roi de Sparte (Démarate) et Xerxès : "En combat singulier, ils valent n’importe qui, mais tous ensemble ils sont les plus braves des hommes. Ils sont libres, certes, mais pas entièrement, car ils ont un maître, la loi, qu’ils craignent bien plus encore que tes sujets ne te craignent : assurément, ils exécutent tous ses ordres ; or ce maître leur donne toujours le même : il ne leur permet pas de reculer devant l’ennemi, si nombreux soit-il, ils doivent rester à leur rang et vaincre ou périr." (VII, 104, Démarate à Xerxès à propos des Spartiates)

Et voici comment Jacqueline de Romilly commente ce texte dans "Pourquoi la Grèce?" :

« Les Grecs eux-mêmes semblent avoir mesuré cette originalité et en avoir pris conscience au début du Ve siècle, dans le choc qui les opposa aux envahisseurs perses. Et le premier fait qui les frappa alors fut qu’il existait entre eux et leurs adversaires, une différence politique, qui commandait tout le reste. Les Perses obéissaient à un souverain absolu, qui était leur maître, qu’ils craignaient, et devant lequel ils se prosternaient : ces usages n’avaient pas cours en Grèce. L’on connaît l’étonnant dialogue qui, dans Hérodote, oppose Xerxès à un ancien roi de Sparte. Ce roi annonce à Xerxès que les Grecs ne lui cèderont pas car la Grèce lutte toujours contre un asservissement à un maître. Elle se battra, quel que soit le nombre de ses adversaires. Car, si les Grec sont libres, « ils ne sont pas libres en tout : ils ont un maître, la loi, qu’ils redoutent encore bien plus que tes sujets ne te craignent (…)

Rien d’équivalent, en Grèce, à ces représentations égyptiennes qui montrent Pharaon, l’homme-Dieu, foulant aux pieds des peuples soumis. Rien d’équivalent au triomphe fastueux de Persépolis, où tout est édifié à la gloire d’un homme. Rien d’équivalent non plus à ces subtiles hiérarchies de lettrés que connut jadis la Chine. Tout se passe d’emblée au niveau de l’homme. (…)


On dirait que là, à la limite de l’Europe et de l’Asie, se heurtaient deux formes de civilisation. Et le contraste est d’autant plus saisissant qu’il devait, grosso modo, reparaître et se prolonger jusqu’en notre temps. Il opposait et continuait d’opposer liberté et absolutisme. Le contraste entre les peuples qui se prosternent devant un homme et ceux qui s’y refusent se retrouve à diverses époques. Et dans le domaine politique, un même idéal que l’on peut (comme alors !) appeler « européen » ou bien « occidental », continue à s’opposer à une série de régimes qui se succèdent « en face », et pour lesquels on peut parler, selon les cas, d’absolutisme, de totalitarisme, de fanatisme, et d’autres orientations – ceci englobant des régimes aussi opposés que la dictature personnelle, le stalinisme ou l’intégrisme. On dirait, en somme, qu’une même démarcation géographique sépare aujourd’hui encore, les peuples qu’Hérodote distinguait comme représentant l’idéal des Grecs ou l’autoritarisme des Perses. »

Le point important, c'est que les Grecs sont libres parce qu'ils obéissent à une loi et non à un homme. C'est vrai pour Athènes, une démocratie, mais c'est vrai aussi pour Sparte. Le roi (ou plutôt les rois, car il y en avait 2 !) ne crée par la loi, il n'impose pas sa volonté. Il veille au respect de la loi, il est à son service et il meurt, s'il le faut, pour la défendre. C'est ainsi qu'Hérodote explique la supériorité des 300 spartiates sur les centaines de milliers de barbares. Ces derniers sont des esclaves d'un tyran qui règne par la terreur et, par conséquent, ils vivent dans la peur. A l'inverse, la loi est un maître dont les préceptes ne varient pas, et elle ne commande qu'en vertu d'une décision prise par tous et par chacun. C'est pourquoi, la loi rend responsable, elle met chacun en demeure de répondre de ses actes.


Ici quelques scènes du film en musique

Ici un petit article bien fait

L'histoire de Sparte (Documentaire en 3 parties sur Planète)




26 août 2009

En finir avec les fables


En ce moment, la bataille fait rage aux USA autour de la réforme du système de santé. Obama, comme il l'avait promis, tente d'instaurer une assurance santé universelle et il fait face à une importante vague de protestations. Comme Bill Clinton dans les années 90, il est probable qu'il soit obligé d'y renoncer d'ici l'automne.
Sur un tel sujet, je m'en tiendrai à deux observations pour clarifier un peu les choses :

1ère fable : le système américain est barbare :

On entend répéter à longueur de temps sur nos onde que 46 millions d'Amércains, (soit 16% de la population), ne sont actuellement pas couverts par une assurance maladie. On en déduit allègrement qu'un tel système est injuste, voire barabare, parce qu'il laisse crever les pauvres...

La réalité est tout autre. La population se divise en plusieurs groupes (le total dépasse 100% car bon nombre d'américains ont deux assurances, privée et publique, notamment les personnes âgées) :

* Ceux qui sont couverts par l'Etat fédéral américain (25% de la population) :
Deux programmes, qui coutent plus de 4% de point de PIB, sont en place :
1) Medicare pour les plus de 65 ans et les invalides, sans condition de ressource. Son coût est de plus de 200 milliards de dollars.
2) Medicaid pour les familles dont les revenus sont égaux ou inférieurs au seuil de pauvreté. Medicaid coiffe une cinquantaine de systèmes, un par Etat. L'Etat fédéral le cofinance.

* Ceux qui sont couverts par une assurance fournie par l'employeur (60%) :
C'est le cas de l'essentiel des Américains. Le système ressemble à nos mutuelles complémentaires, sauf qu'elles ne sont pas complémentaires. Lorsque l'assurance est fournie par l'employeur, elle fait partie de la rémunération du salarié : ce dernier ne paye qu'une partie des cotisations.

* Ceux qui s'assurent directement (10%) :
S'ils ne bénéficient pas d'assurance d'entreprise, les Américains peuvent s'assurer individuellement auprès d'organismes privés relativement chers.

* Ceux qui ne sont pas du tout couverts (16%) :
Parce qu'ils ne sont pas assez pauvres pour être couverts par Medicaid et parce qu'ils ne souhaitent pas s'offrir une assurance individuelle. Il faut en effet rappeler que :
1° l'assurance maladie n'est pas obligatoire
2° ces non-assurés ne souhaitent pas s'assurer car ils ont d'autres projets d'investissement et qu'ils ne craignent pas particulièrement pour leur santé (65% ont moins de 35 ans).

Ajoutons qu'il existe aux USA des free clinics, sortes de centres de soins fonctionnant sur la base de la charité et du volontariat. Ces établissements fournissent donc soins et médicaments gratuits. Ces free clinics fonctionnent grâce aux dons privés. Les associations caritatives et humanitaires de ce type sont nombreuses et comptent des millions de bénévoles.

Ainsi, contrairement à toutes les idées reçues, l'Etat providence existe aussi aux USA (et pas seulement pour l'assurance maladie). Les pauvres et les personnes âgées sont bien prises en charge par l’Etat fédéral. Cette prise en charge recouvre aussi bien les soins dentaires, que les consultations ou les hospitalisations.
Mais la particularité américaine, c'est :
1° l' existence d'une liberté individuelle de choisir son assurance ou de ne pas s'assurer du tout.
2° le refus d'une organisation étatique de la charité qui est laissée à la libre initiative individuelle.

Ce sont ces deux particularités de la tradition individualiste américaine que les socialistes-collectivistes ne peuvent tolérer et qu'il feront tout pour abolir.

2ème fable : le système de soins français est gratuit pour tous :

Sur ce point, j'ai trouvé ce matin un excellent papier de Guy Sorman dans le City Journal, dont j'ai fait une petite traduction pour faciliter la lecture. C'est le système de santé français expliqué à un américain. Mais je recommande aussi le livre de Guy Sorman : Made in USA pour mieux comprendre le système de santé américain, qui est complexe comme on vient de le voir.

L'article de Guy Sorman, daté du 24 août, s'intitule : "Paying for Le Treatment. Nothing is free, certainly not French health care." Il est disponible ici en version originale.

Voici ma traduction :

Récemment dans New York Times, l'écrivain Sara Paretsky a publié « Le Treatment, » racontant la façon dont elle a conduit son mari, souffrant des douleurs de poitrine pendant leurs vacances en France, dans un hôpital local où il a été traité sans délai. Un cardiologue a correctement diagnostiqué le problème, pneumonie, et a administré les médicaments nécessaires. L'hôpital n'a fait payer aucun frais d'avance, bien que le médecin ait dit, en s'excusant, qu'il devrait leur envoyer la facture, car ils n'étaient pas citoyens français. Six mois plus tard, une facture est arrivée pour $220. Paretsky émet une réserve mineure concernant ce système de soins qu’elle considère comme presque parfait : le comportement du personnel hospitalier était plus bureaucratique que joyeux. Elle conclut, cependant, que c'est un petit prix à payer pour d'excellents soins, à un prix imbattable : « Je pourrais accepter beaucoup de bureaucrates laids pour cela. »

Ce qu'elle ne réalise pas c'est que le Français, aussi, aimerait avoir un tel système. L'aventure de Paretsky est une parabole fondée sur une hypothèse fausse : que ces soins peuvent être publics, fiables, et gratuits. Ils peuvent en effet sembler gratuits, ou presque gratuits, pour un touriste américain bénéficiant d'un traitement en cas d'urgence ; cependant, en tant que contribuable français, j'ai payé d’un prix élevé le traitement du mari Paretsky. Et vous, mon lecteur américain, l’avez fait aussi.

Combien ? La coûteuse Sécurité sociale française est la plupart du temps financée par des impôts sur le travail. Un Français gagnant un salaire mensuel de 3.000 euros payera approximativement 350 d'entre eux (déduits par son employeur) pour la Sécurité sociale. Ensuite, l'employeur ajoutera approximativement 1.200 euros, rendant le coût mensuel total pour l'employeur de cet individu, non pas 3.000 euros mais 4200. Les coûts de la main-d’œuvre élevés en France affectent non seulement les prix à la consommation mais également les taux de chômage, puisque les employeurs sont réticents à payer autant pour les travailleurs peu qualifiés. Les économistes conviennent que les taux de chômage et le coût d'assurance de la Sécurité sociale sont directement liés partout, ce qui explique en partie pourquoi même en périodes de croissance économique, le taux de chômage français moyen oscille autour de 10 pour cent.

Aussi élevés qu’ils soient, les impôts sur les salaires ne suffisent pas à couvrir les déficits constants que l'assurance de la Sécurité sociale encourt. La France impose un prélèvement additionnel pour essayer de combler le déficit de l’assurance, la CSG (contribution sociale généralisée), qui s'applique à tous les revenus, y compris les dividendes, et que le Parlement augmente chaque année. Au total, 25 pour cent du revenu national français va vers ce qu'on appelle la Sécurité sociale, qui comprend les soins de santé et les pensions de retraite de base pour tous.

La Sécurité sociale française est également subventionnée par les patients américains. Ceci parce que la France décide des médicaments à utiliser et à quel prix; les sociétés pharmaceutiques américaines doivent accepter le prix dicté ou de perdre un énorme marché. Les compagnies vendent donc leurs médicaments à des prix plus élevés aux États-Unis afin de couvrir leurs dépenses et réaliser un bénéfice ; l'excédent est alors vendu à bon marché aux Français, qui prennent les mêmes pilules que les Américains mais à moitié prix ou moins.

En fin de compte, qui a payé le passage presque gratuit du mari Paretsky dans un hôpital français ? Ouvriers et contribuables français ; patients américains ; et le jeune, peu qualifié et au chomage, incapable de trouver du travail en France, en raison du chômage que la Sécurité sociale engendre. Il n’existe nulle part de système parfait de santé. C'est toujours un compromis à faire entre des produits concurrents, et des choix qui sont en définitive politiques. Les Américains présentant leurs observations sur la réforme du système de santé devraient essayer de rendre les coûts et les conséquences de ces choix transparents, plutôt que de recourir à des fables trompeuses.

Conclusion : les fables trompeuses existent des deux côtés de l'Atlantique... Pour compléter, je recommandeun excellent article critique au sujet du film de M. Moore, Sicko.
  • Nicolas De Pape (23 octobre 2007 - Atlantis Institute). L'auteur passe au crible le documentaire. L'article détaille notamment le type de population qui se trouve sans couverture sociale et les raisons de son choix. Il explique enfin pourquoi le système de couverture universelle, mis en place après la seconde guerre mondiale en France, est voué à disparaitre :

    "Traumatisés par deux guerres mondiales et leur cortège de morts et d’éclopés à vie, ceux qui mirent en place notre système de santé solidaire après-guerre misaient sur quatre hypothèses: forte natalité, lente progression de l’espérance de vie, forte croissance économique et poussée ininterrompue des salaires. Aucune de ces hypothèses ne se vérifie plus aujourd’hui: le taux de natalité est largement inférieur au taux de remplacement, l’espérance de vie atteint des hauteurs inégalées, la croissance économique est relativement faible et nous vivons sous le régime de la modération salariale. En conséquence, de moins en moins de jeunes, au pouvoir d’achat insuffisant, sont condamnés à payer les soins de personnes âgées de plus en plus nombreuses et par définition les plus consommatrices: la lutte des générations prend le pas sur la lutte des classes. A côté d’un progrès des technologies médicales heureusement sans limite, il faut attendre du décodage du génome humain une nouvelle génération de médicaments aussi “intelligents” que coûteux. Dans ce contexte, imaginez que notre système de soins puisse survivre sans réforme d’envergure relève de l’aveuglement ou de la malhonnêteté intellectuelle. Deux sentiments qui semblent, volontairement ou pas, animer Michael Moore dans son dernier et brillant opus: Sicko."