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« L'argent est le propre de l'homme »


Ce dimanche, mon ami Robert Redeker publie une chronique philosophique dans la Dépêche du Midi.

En ces temps de crise économique, il rappelle utilement quelques vérités en voie de disparition :


  • NON, l'argent n'est pas coupable car l'argent n'est pas un individu et seul un individu peut être moralement coupable de quelque chose.
  • OUI l'argent est un progrès considérable de la civilisation car il offre à chacun les possibilités les plus variées pour bénéficier des fruits de son travail.

Si l'on se mettait à rétribuer le travail, non par l'argent mais sous forme de distinctions honorifiques ou de privilèges, d'attribution d'un pouvoir sur d'autres ou de meilleurs conditions de vie, cela signifierait une considérable restriction de la liberté. Comme le dit Hayek, "Quiconque détermine la rétribution interdit par là-même le choix que l'argent autorise : il en fixe la nature en même temps que l'importance." (La route de la servitude) La planification économique, que beaucoup appellent de leurs voeux (et pas seulement les socialistes et les écologistes), impliquerait "la réglementation presque totale de toute notre vie". Il n'existerait presque aucun aspect, qu'il s'agisse de nos besoins élémentaires ou de nos relations de famille, de nos amitiés, de nos emplois ou de nos loisirs, qui ne serait soumis au "contrôle conscient" des experts chargés de ce plan.

En réalité, dès qu'une crise survient, on se met à chercher des boucs-émissaires, comme l'a bien montré René Girard. Cette mentalité tribale et fétichiste est, pour le coup, une véritable régression. Or depuis la crise de 29, à chaque nouvelle crise, derrière l'accusation de l'argent-roi, c'est toujours le même triptyque qu'on retrouve : la haine du capitalisme, l'antiaméricanisme et la haine des juifs (les banquiers...). Accuser l'argent de tout corrompre, ce n'est pas une accusation anodine. C'est une accusation dangereuse, porteuse de violences et surtout d'une profonde amnésie à l'égard des leçons du XXe siècle.

Cela n'empêche pas, bien sûr, de porter un jugement sévère sur tous les prédateurs, les voleurs, les corrupteurs et les maffieux. Ceux-ci doivent être traqués et neutralisés, ou qu'ils se trouvent (y compris à Wall Street) et par tous les moyens dont dispose l'Etat. En ce sens, le fichier Edvige était bien l'une des réponses à apporter aux troubles qui agitent notre époque (moyennant quelques précautions élémentaires). Sans sécurité, il n'y a pas de liberté. Et comme le dit Frédéric Bastiat : « N’attendre de l’État que deux choses : liberté, sécurité. Et bien voir que l’on ne saurait, au risque de les perdre toutes deux, en demander une troisième ».


Point de vue. Par Robert Redeker, philosophe.
« L'argent est le propre de l'homme »


Rien de plus facile que de condamner l'argent. Il forme le meilleur bouc émissaire qui soit. En temps de crise, chacun projette sur lui ses frustrations, ses haines, ses jalousies. à l'extrême-gauche, de nouveaux Torquemada tonnent contre lui. Les plus modérés le tiennent pour un mal nécessaire. Que l'on soit croyant ou athée, on le fait passer pour le corrupteur suprême.

Pure abstraction, l'argent rend tout échangeable : objets, activités, idées, hommes. Sans lui, pas de circulation large des créations et productions humaines ! En l'absence de l'argent, les sociétés et communautés humaines seraient réduites au troc. Sa disparition assécherait le monde, refermant toutes les communautés sur leur territoire, les pétrifiant dans le localisme. La mort de l'argent serait la mort de l'universalité.

Car l'argent et l'universalité vont de pair. C'est lui qui ouvre les communautés sur le vaste monde. C'est lui qui les précipite dans l'Histoire. Il enchaîne les hommes les uns aux autres créant une dépendance et une solidarité réciproques. Par sa dimension planétaire, la crise économique actuelle illustre cette réciprocité. Elle témoigne de cette universalité qui est l'œuvre de l'argent. Elle prouve que l'argent est parvenu à unifier l'humanité. Il y parvient bien mieux que les religions et les idées. L'argent rend solidaires, par le miracle de l'intérêt, des communautés qui sans lui ne le seraient pas.

L'argent est le propre de l'homme. En permettant le commerce et l'industrie, il a rassemblé habitants des nations puis des continents en une espèce au destin commun. Il a collé les morceaux du puzzle humain.

Allez à Pékin ! Allez à Moscou ! Allez à Lézignan-Corbières ! L'argent y est pareillement compris par tous. L'argent est la véritable langue universelle qui organise l'incessant mouvement de rapprochement entre les particuliers. Irrationnelle, la haine de l'argent favorisée par la crise est un reste de pensée magique que l'on peut taxer de fétichisme. Le mal ne vient jamais de l'argent lui-même - moralement neutre, il n'est pas le Diable - mais des passions qui l'investissent, qui se servent de lui pour s'assouvir.

Commentaires

Anonyme a dit…
« L'argent, la soif de l'avoir, du pouvoir et même du savoir n'ont-ils pas détourné l'homme de sa fin véritable ? »
« saint Paul explique aux Colossiens que la cupidité insatiable est une idolâtrie et il rappelle à son disciple Timothée que l'amour de l'argent est la racine de tous les maux ».
Benoit XVI
Damien Theillier a dit…
Qui a dit que l'argent était une fin en soi ? Pas moi. Je suis le premier d'accord avec Saint Paul et Benoît XVI. Malheureusement, beaucoup de catholiques en ont déduit stupidement qu'il fallait supprimer l'argent ou le mettre sous monopole de l'Etat et ont confondu la doctrine de l'Eglise avec une sorte de mauvais stoïcisme ou pire encore, avec le collectivisme. La vraie morale, ce n'est pas le misérabilisme et la haine de l'argent, c'est l'apprentissage de la vertu et de la responsabilité individuelle.
Anonyme a dit…
Merci pour cet éclairement!

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