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Hérodote et les 300 spartiates

« Les Grecs sont libres, et ils ont accepté librement de se soumettre aux lois de leur cité, contrairement aux soldats perses qui combattent sous la crainte d’être châtiés par leur tout puissant roi. » (Hérodote, Enquête, livre
VII, 104)

"Le monde entier saura que des hommes libres ont tenu tête à un tyran" Léonidas (300)

Le film de Zack Snyder sorti en 2006 a été beaucoup critiqué. On lui a reproché son esthétique baroque, son mélange histoire-bd-héroïc fantasy, etc. Pourtant, c'est certainement le film qui se rapproche le plus du texte d'Hérodote, sinon dans sa lettre, au moins dans son esprit. Je pense en particulier à ce dialogue entre Léonidas et Xerxès qui résume bien l'idée directrice du texte d'Hérodote :




Cet extrait est une adaptation, pour les besoins du film, d'un texte d'Hérodote racontant le dialogue entre un ancien roi de Sparte (Démarate) et Xerxès : "En combat singulier, ils valent n’importe qui, mais tous ensemble ils sont les plus braves des hommes. Ils sont libres, certes, mais pas entièrement, car ils ont un maître, la loi, qu’ils craignent bien plus encore que tes sujets ne te craignent : assurément, ils exécutent tous ses ordres ; or ce maître leur donne toujours le même : il ne leur permet pas de reculer devant l’ennemi, si nombreux soit-il, ils doivent rester à leur rang et vaincre ou périr." (VII, 104, Démarate à Xerxès à propos des Spartiates)

Et voici comment Jacqueline de Romilly commente ce texte dans "Pourquoi la Grèce?" :

« Les Grecs eux-mêmes semblent avoir mesuré cette originalité et en avoir pris conscience au début du Ve siècle, dans le choc qui les opposa aux envahisseurs perses. Et le premier fait qui les frappa alors fut qu’il existait entre eux et leurs adversaires, une différence politique, qui commandait tout le reste. Les Perses obéissaient à un souverain absolu, qui était leur maître, qu’ils craignaient, et devant lequel ils se prosternaient : ces usages n’avaient pas cours en Grèce. L’on connaît l’étonnant dialogue qui, dans Hérodote, oppose Xerxès à un ancien roi de Sparte. Ce roi annonce à Xerxès que les Grecs ne lui cèderont pas car la Grèce lutte toujours contre un asservissement à un maître. Elle se battra, quel que soit le nombre de ses adversaires. Car, si les Grec sont libres, « ils ne sont pas libres en tout : ils ont un maître, la loi, qu’ils redoutent encore bien plus que tes sujets ne te craignent (…)

Rien d’équivalent, en Grèce, à ces représentations égyptiennes qui montrent Pharaon, l’homme-Dieu, foulant aux pieds des peuples soumis. Rien d’équivalent au triomphe fastueux de Persépolis, où tout est édifié à la gloire d’un homme. Rien d’équivalent non plus à ces subtiles hiérarchies de lettrés que connut jadis la Chine. Tout se passe d’emblée au niveau de l’homme. (…)


On dirait que là, à la limite de l’Europe et de l’Asie, se heurtaient deux formes de civilisation. Et le contraste est d’autant plus saisissant qu’il devait, grosso modo, reparaître et se prolonger jusqu’en notre temps. Il opposait et continuait d’opposer liberté et absolutisme. Le contraste entre les peuples qui se prosternent devant un homme et ceux qui s’y refusent se retrouve à diverses époques. Et dans le domaine politique, un même idéal que l’on peut (comme alors !) appeler « européen » ou bien « occidental », continue à s’opposer à une série de régimes qui se succèdent « en face », et pour lesquels on peut parler, selon les cas, d’absolutisme, de totalitarisme, de fanatisme, et d’autres orientations – ceci englobant des régimes aussi opposés que la dictature personnelle, le stalinisme ou l’intégrisme. On dirait, en somme, qu’une même démarcation géographique sépare aujourd’hui encore, les peuples qu’Hérodote distinguait comme représentant l’idéal des Grecs ou l’autoritarisme des Perses. »

Le point important, c'est que les Grecs sont libres parce qu'ils obéissent à une loi et non à un homme. C'est vrai pour Athènes, une démocratie, mais c'est vrai aussi pour Sparte. Le roi (ou plutôt les rois, car il y en avait 2 !) ne crée par la loi, il n'impose pas sa volonté. Il veille au respect de la loi, il est à son service et il meurt, s'il le faut, pour la défendre. C'est ainsi qu'Hérodote explique la supériorité des 300 spartiates sur les centaines de milliers de barbares. Ces derniers sont des esclaves d'un tyran qui règne par la terreur et, par conséquent, ils vivent dans la peur. A l'inverse, la loi est un maître dont les préceptes ne varient pas, et elle ne commande qu'en vertu d'une décision prise par tous et par chacun. C'est pourquoi, la loi rend responsable, elle met chacun en demeure de répondre de ses actes.


Ici quelques scènes du film en musique

Ici un petit article bien fait

L'histoire de Sparte (Documentaire en 3 parties sur Planète)




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