Débat : le capitalisme est-il moral ?
Ce débat me parait être un bon point de départ pour une réflexion de fond. Il présente deux thèses opposées. Je prétends pour ma part qu'il en existe une troisième, la synthèse ! Mais commençons par la thèse et l'antithèse.
Présentation de Jean-Louis Servan-Schreiber
Le capitalisme a toujours été critiqué. Ça ne l’a pas
empêché de survivre et de prospérer.
La première critique du capitalisme a été celle de l’Eglise
au cours du XIXe siècle. C’est aussi au XIXe siècle, vers 1848, que Marx a
rédigé Das Kapital, première contestation radicale du capitalisme.
Aujourd’hui,
début du XXIe siècle, le fonctionnement capitaliste est critiqué à trois
niveaux : par les consommateurs, c’est une critique d’ordre pratique sur la
qualité des produits et les prix ; par les actionnaires, ce sont des critiques
financières, plus récentes mais qui enflent désormais avec les scandales
financiers à répétition ; par les altermondialistes, qui le remettent
violemment en cause mais, cette fois, sans débouché idéologique construit.
Nos débatteurs répondront à la question préalable :
qu’appelle-t-on capitalisme ? Y a-t-il une vraie définition ? Puis ils nous
diront s’il y a une sorte de péché originel du capitalisme. Car dès que l’on
aborde les références morales, la notion de péché n’est jamais loin.
André Comte-Sponville
Qu'est-ce que le capitalisme ? C’est un système économique
caractérisé par la propriété privée des moyens de production et d’échange, par
la liberté du marché et par le salariat. Dans un pays capitaliste, l’entreprise
est donc au service de ceux qui la possèdent – propriété vaut usage –,
c’est-à-dire des actionnaires, bien plus que des clients ou des salariés. Il
m’arrive également de proposer une définition plus personnelle du capitalisme :
c’est un système économique qui sert, avec de l’argent, à faire davantage
d’argent. Dans un pays capitaliste, l’argent va d’abord aux plus riches et non
à ceux qui en auraient le plus besoin, les plus pauvres.
On voit que le capitalisme est loin de correspondre à ce que
voudrait spontanément la morale. Cela veut-il dire qu’il est immoral ? Ce n’est
pas si simple. Il y a toute une série de phénomènes qui ne sont ni moraux ni
immoraux. Pour ma part, j’ai été amené à distinguer, dans toute société, quatre
domaines ou, comme dirait Pascal, quatre ordres différents.
D’abord, ce que j’appelle l’ordre techno-scientifique,
structuré intérieurement par l’opposition du possible et de l’impossible.
L’économie en fait partie. Ensuite, l’ordre juridico-politique, structuré intérieurement
par l’opposition du légal et de l’illégal. Troisièmement, l’ordre de la morale,
structuré intérieurement par l’opposition du devoir et de l’interdit. Enfin,
l’ordre éthique : l’ordre de l’amour. Vouloir que le capitalisme soit moral, ou
même qu’il le devienne, ce serait vouloir que l’ordre techno-scientifique se
soumette à l’ordre de la morale, ce qui me paraît exclu par leur type respectif
de structuration interne. Les sciences n’ont pas de morale, les techniques pas
davantage. Je me demande par quel miracle l’économie, qui est à la fois une
science et une technique, en aurait une ! Mon idée est donc que le capitalisme
n’est ni moral ni immoral, parce qu’il est radicalement amoral.
Quant au "péché originel" du capitalisme, c’est
sans doute son fonctionnement à l’égoïsme. Seulement, ce péché originel, d’un
point de vue moral, est aussi sa principale vertu d’un point de vue économique.
C’est justement parce que le capitalisme fonctionne à l’égoïsme qu’il
fonctionne si bien !
Michel Onfray
Je souscris évidemment à la définition d’André sur le
capitalisme. La propriété privée des moyens de production, c’est effectivement
ce qui définit le capitalisme.
Mais quid, à ce moment-là, d’un boulanger, par exemple, qui
possède sa petite boulangerie ? Est-ce un capitaliste ? On s’aperçoit que cette
définition, marxienne plutôt que marxiste, est vraisemblablement dépassée parce
que le capitalisme s’est modifié. Donc, première chose, il faut repenser le
capitalisme aujourd’hui. Deuxième chose : je pense qu’il faudrait aussi
distinguer capitalisme et libéralisme. Le libéralisme, c’est la possibilité
pour le capitalisme de faire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut, sans
éthique, sans morale, sans contre-pouvoir. Et nous sommes dans une période libérale…
Le libéralisme permet au capitalisme de faire de l’argent
avec de l’argent, donc de générer la paupérisation actuelle : la condition de
l’enrichissement du riche est clairement l’appauvrissement du pauvre, pas
seulement sur le terrain national mais sur le terrain planétaire. Quant au
péché originel, s’il existe, c’est vraisemblablement la toute-puissance que
donne l’argent.
On le constate tous les jours : il existe des justices, des
médecines, des santés, des cultures, des urbanismes, des façons de vivre qui
sont totalement déterminées par les quantités d’argent mises en jeu par les
protagonistes. Le péché originel consiste en cette évidence que posséder
l’argent, c’est posséder le monde. Posséder beaucoup d’argent, c’est posséder
beaucoup du monde.
Jean-Louis Servan-Schreiber : André Comte-Sponville dit à un
moment dans son livre que le critère de la valeur morale, c’est le
désintéressement. Dans ce cas, le capitalisme serait automatiquement
condamnable puisqu’il ne peut pas fonctionner dans le désintéressement. Donc,
si le péché originel c’est l’argent, peut-on fonctionner sans argent ?
André Comte-Sponville : Chercher son intérêt, ce n’est pas
une vertu morale, mais ce n’est pas immoral pour autant ! Que le capitalisme
fonctionne à l’intérêt, cela suffit à prouver qu’il n’est pas moral, mais cela
ne prouve pas qu’il soit immoral. Le péché originel du capitalisme, qu’on
l’appelle l’égoïsme ou l’argent, c’est d’abord le péché originel de l’humanité.
Les êtres humains n’ont pas attendu le capitalisme pour être égoïstes et
cupides.
Quant à ce que disait Michel sur le libéralisme qui
laisserait faire au capitalisme tout ce qu’il veut, je ne suis pas d’accord :
le capitalisme, dès le départ, est soumis à la loi. C’est la différence entre
une économie capitaliste et une économie mafieuse. Le capitalisme fonctionne
avec un droit de propriété, un droit du commerce, etc. Or le droit n’est pas
soumis au marché (il n’est pas à vendre) ; c’est le marché qui est soumis au
droit.
Autre point de désaccord, je ne crois pas que « faire de
l’argent avec de l’argent » revienne à fabriquer de la paupérisation. Dans
notre société, depuis deux cents ans, le capitalisme fait de l’argent avec de
l’argent. Et pourtant le niveau de vie moyen d’un Rmiste aujourd’hui aurait
fait rêver n’importe quel pauvre du xixe siècle. C’est le paradoxe du
capitalisme : l’argent va à l’argent, et pourtant ce système injuste et amoral
s’est avéré historiquement plus profitable, y compris pour les plus pauvres, que
tous les autres systèmes !
Le capitalisme n’est pas moral, la morale n’est pas
rentable. C’est pour ça qu’on a besoin des deux. Et, entre les deux, nous avons
besoin et du droit et de la politique, c’est-à-dire d’agir ensemble pour
apporter au marché, de l’extérieur, un certain nombre de limites et de
régulations.
Michel Onfray : La morale vient d’ailleurs que du capitalisme ; en
l’occurrence, elle peut venir de l’Etat. Je disais tout à l’heure que le
capitalisme était à repenser en fonction de ses nouvelles conditions
d’existence, il me semble que l’Etat est à repenser également aujourd’hui. Il
est l’instance et la puissance qui peut rendre possible la force des faibles.
On peut trouver que le capitalisme donne beaucoup d’argent
aux Rmistes, que nos pauvres sont beaucoup plus riches qu’au début du siècle
dernier, mais ça ne me semble pas suffire pour considérer que la pauvreté est
défendable ou acceptable ! Je pense effectivement que le gâteau n’est pas
susceptible d’être partagé à l’infini. Et que, quand certains disposent des
grosses parts, d’autres sont obligés de se contenter des petites.
La création de richesses ici suppose de la pauvreté
ailleurs. Or le capitalisme voudrait pouvoir fabriquer des déchets sociaux pour
le bon fonctionnement de sa machine immorale et laisser la gestion des déchets
sociaux à l’Etat ! Le profit pour lui, les dépenses pour les instances
publiques…
André Comte-Sponville
La morale ne vient pas du marché, on est d’accord. Mais je
ne dirais pas non plus qu’elle vient de l’Etat. L’Etat n’est pas là pour dire
le bien et le mal. Il est là pour dire le légal et l’illégal. L’Etat a d’abord
une fonction juridique. La morale est à la charge de l’individu. Au fond,
l’objet essentiel de mon livre, c’est de renvoyer la responsabilité morale aux
individus. D’où vient la morale ? Du passé de la société, comme disait Freud,
qui l’appelle le Surmoi. Elle vient de la culture, de la civilisation. Et il
est clair que la richesse n’a jamais suffi à faire une civilisation. C’est
pourquoi l’économie, même efficace, ne suffit pas !
Jean-Louis Servan-Schreiber : A propos de l’amoralisme, j’ai
une question simple. André Comte-Sponville dit : « Le capitalisme n’est pas
immoral, il est amoral. » Michel Onfray dit : « Le capitalisme est immoral. »
Ma question, c’est : est-ce qu’être amoral n’est pas immoral ?
André Comte-Sponville : Etre amoral, c’est immoral pour un
individu. Mais le capitalisme, ce n’est pas un individu, c’est un système.
C’est donc à nous d’être moraux : ne comptons pas sur le capitalisme pour
l’être à notre place !
Jean-Louis Servan-Schreiber : Je voudrais vous poser une
dernière question, sur la mode de l’entreprise citoyenne qui vend et vante tel
ou tel produit fabriqué selon des normes éthiques. Dans votre livre, André
Comte-Sponville, vous dites que comme cette démarche est « conforme à l’intérêt
de l’entreprise, elle n’a pas de vertu morale particulière ». N’empêche que ce
que l’on vend, c’est de la vertu morale. Alors faut-il pour autant le critiquer
?
André Comte-Sponville : L’individu ou le consommateur que je
suis ne peut que se féliciter de cette tendance. Mais l’intellectuel que je
suis aussi n’en attend pas grand-chose : je ne compte pas sur cette mode pour
changer l’essence du capitalisme ! Cela dit, si l’on arrive à faire en sorte
qu’une entreprise ait intérêt à avoir un comportement économique qui
corresponde un peu plus à nos valeurs morales, on ne va pas s’en plaindre !
Michel Onfray : C’est en effet une ruse de la raison, mais
elle est intéressante. On ne peut pas ne pas être consommateur. On est obligé
de consommer. Donc, à l’évidence, quand on a le choix, mieux vaut choisir de le
faire de manière éthique. Qui pourrait penser l’inverse ? Et quand on a à
choisir entre deux produits ou trois, on doit pouvoir, si l’on est informé, en
choisir un qui produira des effets éthiques. Seul, un produit n’induit pas de
conséquence mesurable, sinon sur l’image de soi du consommateur ; associé, en
groupe, collectivement, l’effet peut se révéler redoutable et dévastateur…
Le principe du boycott en a fait la démonstration. Ça me
semble très intéressant de pouvoir savoir que tel produit a été fabriqué avec
le minimum d’exploitation ou au contraire avec une exploitation maximale des
employés, des femmes et des enfants. Je pense que ça peut être une occasion,
non pas pour des entreprises d’être citoyennes, comme on le dit maintenant,
mais pour des consommateurs d’agir en citoyens.
Commentaires
Je le cite : "D’où vient la morale ? Du passé de la société, comme disait Freud, qui l’appelle le Surmoi. Elle vient de la culture, de la civilisation".
Ou bien, dans son livre, il se réfère à Kant : être moral, c'est agir de façon désintéressée...
On nage entre morale sociologique et morale purement déontologique. Il faudrait revenir à la question du bien et à son objectivité.
je trouve ce débat intéressant, mais le dialogue inabouti.
de moins point de vue, le sujet mérite de s'attarder sur la moralité du droit,
sur trois ou quatre aspects qui sous-tendent l'existence de ce que l'on nomme "capitalisme", en somme, quelles sont les fondements juridiques de l'accumulation.
premièrement il s'agit de considérer le droit de propriété romain comme la base immorale du capitalisme: conserver l'usufruit et l'abusus d'un bien sans en avoir l'usage, ou en en ayant qu'un usage partiel est ce qui permet au capitaliste de capter le fruit du travail des autres. l'apothéose de l'immoralité se situe par exemple dans la société par action (je prête, on me rembourse, mais je possède toujours) ou les droits de la propriété intellectuelle (j'invente en me servant de ce que d'autres avant moi ont inventé mais je jouis seul des gains).
secondo, ce droit de propriété est assorti d'un droit d'héritage qui fait que celui qui n'a rien fait pour avoir possède.
tertio, les droits de la finance me permette de prêter une somme d'argent que je n'ai pas et d'en retirer un intérêt, et je ne peux faire cela uniquement si j'ai suffisamment d'argent pour garantir le 10% de ce que je prête. le droit qui permet l'existence de la banque privée est par conséquent immoral: je ne prête pas l'argent que j'ai gagné, je gagne de l'argent parce que j'ai de l'argent.
enfin, le droit permet l'existence d'un contrat de subordination, le contrat de travail, entre celui qui a préalablement accumulé et celui dont les conditions d'existence initiales l'ont éloigné de cette possibilité, introduisant ainsi une relation d'inégalité dans la négociation, à l'opposé du principe d'égalité.
ceci n'étant qu'un point de vue juridique,
je souscris à l'idée qu'il faudrait revenir à l'idée du bien et de son objectivité (chimérique certainement) mais du point de vue de la société humain ou du point de vue de l'équilibre de l'écosystème. ce qui donnerait deux question plus objectives: le capitalisme est-il compatible avec la démocratie, et, le capitalisme est-il soutenable.
C'est exactement ce genre de sophismes qui produit des Macron et des Valls, d'ailleurs CS se proclame "libéral de gauche". Quel beau programme !
Pour être plus sérieux je crois que le fait de réduire l'économie à une "science" et à une "technique" est une bêtise fondamentale. CS a en outre le culot de parler de "L'erreur de Marx" dans son ouvrage alors qu'il ne saisit pas la nature de l'economie "politique". Qu'est-ce que la liberté du marché ou le salariat sinon aussi des mesures politiques orientant l'un et définissant l'autre ?