28 juillet 2008

De la différence entre tolérance et liberté


Un article lu ce matin sur l'affaire Gouguenheim me semble particulièrement intéressant :

L’Etrange Affaire Aristote


L'auteur de ce blog a eu la bonne idée de s'appuyer sur Bernard Lewis (grand spécialiste de l'islam) et sur Philippe Nemo. Il s'interroge sur la différence entre la civilisation islamique et la civilisation chrétienne concernant le rapport entre société et liberté.

Il y a une grande différence entre la tolérance, qui consiste à ne pas faire usage de la coercition à l'encontre des autres religions, et la liberté civile qui consiste à reconnaitre que le pluralisme intellectuel, religieux et politique est le facteur agissant d’un ordre social supérieur.

Or seul l'Occident a pu accéder (c'est le propre de la modernité) à ce type de société.


J'ajoute que dans Qu'est-ce que l'Occident ? Philippe Nemo développe ce point de la manière suivante (p.69 à 71) :

La raison et la connaissance humaine sont fondamentalement limitées et faillibles. Or, dans une société plurielle, mondialisée et sécularisée comme la notre, dans laquelle l'unanimité n'existe plus, c'est la liberté et penser et de critiquer qui peut remédier à cette limitation intrinsèque de la raison humaine.

Selon Nemo, c'est Karl Popper qui a donné l'explication la plus simple et la plus nette de la logique qui est ici à l'oeuvre. En effet, la démarche du rationalisme critique consiste à disjoindre la vérité de la certitude. On ne progresse vers la première qu'en renonçant à la seconde. Toute vérité doit pouvoir être soumise à la critique et à la réfutation. C'est à ce prix qu'une société progresse et se réforme.
Ce pluralisme n'implique ni scepticisme, ni relativisme. En effet, il y a des idées qui résistent aux tentatives de réfutation. Ce idées peuvent alors être considérées comme vraies. C'est le cas de la plupart des normes morales et politiques qui ont fait leur preuves au long des siècles. C'est le cas aussi d'un certain nombre de vérités scientifiques. Cela ne veut pas dire qu'elles soient définitivement à l'abri de toute critique. Mais cela veut dire qu'on ne peut les rejeter purement et simplement sans de très forts arguments rationnels. De ce point de vue, la charge de la preuve revient au sceptique.

Pour finir sur ce point, je recommande la lecture d'un livre de Tocqueville qu'on peut télécharger sur le site des classiques de sciences sociales : Notes sur le Coran

27 juillet 2008

Conférence de Philippe Nemo à Madrid


Philippe Nemo a prononcé le 9 juillet une conférence à l'université d'été de la FAES à Madrid (Fundación para el análisis y los estudios sociales). Cette fondation espagnole crée en 1989 est présidée par José Maria Aznar.

La Fondation pour l'analyse et les études sociales est une Fondation privée à but non lucratif travaillant dans le domaine des idées et des propositions politiques.
Son but est de créer, de promouvoir et de diffuser des idées fondées sur la liberté politique, économique et intellectuelle. Pour ce faire, FAES organise des forums de discussion, des séminaires, des conférences, des universités d’été et des stages de formation. En outre, la Fondation développe une large activité de relations internationales avec d'autres fondations et think tanks en Europe, aux USA et en Amérique latine, ainsi qu’avec des penseurs et des chercheurs du monde entier.



Voir la vidéo ici


Revue de presse de Libertad Digital,
Madrid, le 9 juillet 2008

Le philosophe français Philippe Nemo, auteur du livre : Qu'est-ce que l'Occident ? est intervenu mercredi dans la troisième séance de l’université d’été de la FAES, consacrée au thème : Politiques économiques en temps de crise.

Le philosophe français a revendiqué, dans sa conférence, les racines européennes de la pensée libérale, tout en reconnaissant qu'elle avait trouvé un terrain fertile dans les pays anglo-saxons.


Traduction en résumé :


Selon Philippe Nemo, « tous les pays du monde occidental portent le germe de la démocratie libérale ». Le philosophe français précise, « les pays occidentaux partagent le moule formé par la science grecque et le Droit romain ». Pour Nemo, « il y a trois niveaux dans le libéralisme, engendrant un ordre supérieur et non anarchique : la liberté intellectuelle comme la liberté de la presse ou la liberté d'expression; la liberté économique, qui a ses commencements en Espagne et en Italie; et la liberté politique, pour laquelle le calvinisme hollandais et français ont eu une grande influence. » (…)

Il a rappelé l'importance de l'Espagne dans le surgissement du libéralisme, spécialement sur le terrain économique, avec les apports de l'École de Salamanque, dans laquelle le jésuite espagnol Suárez a brillé.


Selon Nemo, « les nord-américains libéraux reconnaissent la dette de l'Europe. Il ne faut pas avoir honte devant le libéralisme anglo-saxon. Il ne devrait pas y avoir de mur qui empêche de communiquer et de travailler ensemble. »

En ce sens, l'historien a remarqué que « le grand problème politique actuel de l'Europe consiste en ce que les idées libérales progressent dans le monde mais dans des pays comme l'Espagne ou la France, elles sont perçues, à tort, comme des idées anglo-saxonnes difficilement adaptable à nos réalités. »


Le conférencier a souligné enfin l'importance des règles du jeu et de leur application dans une démocratie libérale : « Le libéralisme constitue un échange pacifique et fécond entre les personnes, à la condition que certaines règles soient respectées, de façon à éviter toute position dominante dans cette relation. »




Philippe Nemo a aussi été interviewé dans la Gaceta de los negocios

Traduction de quelques extraits :

« Le christianisme, en refusant le paradis sur terre, est le meilleur antidote à la destruction des utopies. »


« Refuser les racines chrétiennes de l'Europe, c'est comme nier l'Holocauste »


« Il y a eu deux sources d'opposition à la modernité (…) La première est la tentative de droite réactionnaire, et l'autre est la tentative de gauche révolutionnaire. Les deux tentatives ont échoué. L'une d'elle a généré le fascisme et l’autre, le communisme. Ce qui reste? Un modèle libéral. (…) Ceux qui ne veulent pas comprendre ce que je veux dire, continuent de croire que les maux dont nous souffrons pourraient se résoudre avec davantage de socialisme. Mais fondamentalement, il ne fait aucun doute que l'avenir appartient à la démocratie libérale et que les formules à droite comme à gauche ont échoué. »


« J'ai étudié l'origine des idéologies de gauche en France. On pense généralement que leur origine est le marxisme, mais c'est également la franc maçonnerie en tant que laboratoire. Elle relève d'une hérésie du christianisme, une espèce de religion de substitution, qui est commune au socialisme et au marxisme, et que j'appelle millénarisme. C'est une doctrine apparue dans l'Antiquité et au Moyen Age, dérivée d'une lecture littérale de l'Apocalypse, qui pense qu'on peut établir le paradis sur terre pendant mille années…


(…) La gauche est convaincue que nous devons changer l'âme de l'homme et de la société. Que cela engendrera un monde nouveau. Les francs-maçons, en France, visent à détruire la famille. (…) L’idéologie marxiste dit la même chose, en termes socio-économiques. Mais le résultat est le même. La famille naturelle est un obstacle entre l'individu et la société. De là viennent les revendications du mariage gay et du PACS en France. Pour les démocraties libérales, il est essentiel de comprendre que derrière tout cela, il y a un projet destructeur, qui nie tout ce que l'histoire a construit, et qui le fait au nom d'une utopie religieuse. »

18 juillet 2008

La fable de la transmission arabe du savoir antique


En 2007, Jacques Heers écrivait :

« L'enseignement (de la pensée grecque en Occident), celui de la Logique notamment, n'a jamais cessé dans les écoles cathédrales puis dans les toutes premières universités. L'on se servait alors de traductions latines des textes grecs d'origine que les clercs et les érudits de Constantinople avaient pieusement gardés et largement diffusés. Les traductions du grec en langue arabe et de l'arabe en latin, que l'on attribue généralement à Avicenne et à Averoès sont apparues relativement tard, alors que tous les enseignements étaient déjà en place en Occident et que cela faisait plus d'un siècle que la Logique, directement inspirée d'Aristote, était reconnue comme l'un des sept « arts libéraux » du cursus universitaire. »

Jacques Heers est spécialiste de l’histoire du Moyen Âge, professeur à la faculté des Lettres et Sciences humaines de Paris-Nanterre, directeur des études médiévales à la Sorbonne (Paris IV).

En 2002 il publiait un article sur la question dans Nouvelle Revue d’Histoire, n° 1, juillet-août :


"A en croire nos manuels, ceux d’hier et plus encore ceux d’aujourd’hui, l’héritage de la Grèce et de Rome fut complètement ignoré dans notre monde occidental, de la chute de l’empire romain et du développement du christianisme jusqu’à la «Renaissance» : nuit du Moyen Âge, mille ans d’obscurantisme !

Et d’affirmer, du même coup, que les auteurs de l’Antiquité ne furent connus que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs appliqués, seuls intéressés, seuls capables d’exploiter et de transmettre cette culture que nos clercs méprisaient.

Parler d’«Arabes» est déjà une erreur. Dans les pays d’islam, les Arabes, lettrés et traducteurs, furent certainement bien moins nombreux que les Persans, les Egyptiens et les chrétiens de Syrie et d’Irak. La plupart des textes grecs ont d’abord été traduits en langue syriaque, parler araméen de la ville d’Edesse, qui a largement survécu à l’islam et ne disparaît qu’au XIIIe siècle. Au temps d’al Ma’mum, septième calife abbasside (813-833), Hunan ibn Isbak, le plus célèbre des hellénistes, hôte privilégié de la Maison de la Sagesse à Bagdad, était un chrétien. Il a longtemps parcouru l’Asie Mineure pour y recueillir des manuscrits grecs, qu’il traduisait ou faisait traduire sous sa direction. Nos livres parlent volontiers des savants et traducteurs de Tolède, qui, au temps des califes de Cordoue, auraient étudié et fait connaître les auteurs anciens. Mais ils oublient de rappeler que cette ville épiscopale - comme plusieurs autres et nombre de monastères - était déjà, sous les rois barbares, bien avant l’occupation musulmane, un grand foyer de vie intellectuelle toute pénétrée de culture antique. Les clercs, demeurés chrétiens, très conscients de l’importance de transmettre cet héritage, ont tout simplement poursuivi leurs travaux sous de nouveaux maîtres.

On veut nous faire croire aux pires sottises et l’on nous montre des moines, copistes ignares, occupés à ne retranscrire que des textes sacrés, acharnés à jeter au feu de précieux manuscrits auxquels ils ne pouvaient rien comprendre. Pourtant, aucun témoin, aux temps obscurs du Moyen Age, n’a jamais vu une bibliothèque livrée aux flammes et nombreux sont ceux qui, au contraire, parlent de monastères rassemblant d’importants fonds de textes anciens. Il est clair que les grands centres d’études grecques ne se situaient nullement en terre d’islam, mais à Byzance. Constantin Porphyrogénète, empereur (913-951), s’est entouré d’un cercle de savants, encyclopédistes et humanistes ; les fresques des palais impériaux contaient les exploits d’Achille et d’Alexandre. Le patriarche Photius (mort en 895) inaugurait, dans son premier ouvrage, le Myriobiblion, une longue suite d’analyses et d’exégèses d’auteurs anciens. Michel Psellos (mort en 1078) commentait Platon et tentait d’associer le christianisme à la pensée grecque. Nulle trace dans l’Église, ni en Orient ni en Occident, d’un quelconque fanatisme, alors que les musulmans eux-mêmes rapportent nombre d’exemples de la fureur de leurs théologiens, et de leurs chefs religieux contre les études profanes. Al-Hakim, calife fatimide du Caire (996-1021), interdisait les bijoux aux femmes, aux hommes, les échecs, et aux étudiants, les livres païens. A la même date, en Espagne, al-Mansour, pour gagner l’appui des théologiens (musulmans), fit brûler par milliers les manuscrits grecs et romains de la grande bibliothèque de Cordoue. L’Occident chrétien n’a connu aucune crise de vertu de ce genre.

Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. Ceux d’Occident n’avaient nul besoin de leur aide, ayant, bien sûr, à leur disposition, dans leurs pays, des fonds de textes anciens, latins et grecs, recueillis du temps de l’empire romain et laissés en place. De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. Les pèlerinages en Terre sainte, les conciles œcuméniques, les voyages des prélats à Constantinople maintenaient et renforçaient toutes sortes de liens intellectuels. Dans l’Espagne des Wisigoths, les monastères (Dumio près de Braga, Agaliense près de Tolède, Caulanium près de Mérida), les écoles épiscopales (Séville, Tarragone, Tolède), les rois et les nobles, recueillaient des livres anciens pour leurs bibliothèques. Ce pays d’Ibérie servait de relais sur la route de mer vers l’Armorique et vers l’Irlande, où les moines, là aussi, étudiaient les textes profanes de l’Antiquité.

Peut-on oublier que les Byzantins ont, dans les années 550, reconquis et occupé toute l’Italie, les provinces maritimes de l’Espagne et une bonne part de ce qui avait été l’Afrique romaine ? Que Ravenne est restée grecque pendant plus de deux cents ans, et que les Italiens appelèrent cette région la Romagne, terre des Romains, c’est-à-dire des Byzantins, héritiers de l’empire romain ?

Byzance fut la source majeure de la transmission

Rien n’est dit non plus du rôle des marchands d’Italie, de Provence ou de Catalogne qui, dès les années Mille, fréquentaient régulièrement les escales d’Orient, et plus souvent Constantinople que Le Caire. Faut-il les voir aveugles, sans âme et sans cervelle, sans autre curiosité que leurs épices ? Le schéma s’est imposé, mais c’est à tort. Burgundio de Pise, fils d’une riche famille, a résidé à Constantinople pendant cinq années, de 1135 à 1140, chez des négociants de sa ville. Il en a rapporté un exemplaire des Pandectes, recueil des lois de Rome, rassemblé par l’empereur Justinien, conservé pieusement plus tard par les Médicis dans leur Biblioteca Laurenziana. Fin helléniste, il a traduit les ouvrages savants de Gallien et d’Hippocrate et proposa à l’empereur Frédéric Barberousse un programme entier d’autres traductions des auteurs grecs de l’Antiquité. Cet homme, ce lettré, qui ne devait rien aux Arabes, eut de nombreux disciples ou émules, tel le chanoine Rolando Bandinelli, qui devint pape en 1159 (Alexandre III).

Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même.

Jacques Heers

17 juillet 2008

Aristote au Mont Saint-Michel


Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne de Sylvain Gouguenheim - 282 p. - éd. du Seuil - 21€.


Hier dans Le Figaro :


"(S. Gouguenheim) n’imaginait pas qu’il y ait encore en France une police de la pensée. Il a depuis quelques semaines deux pétitions d’universitaires contre lui et subit toutes sortes d’injures. Agrégé d’histoire et germaniste, Sylvain Gouguenheim enseigne l’histoire médiévale à l’École normale supérieure de Lyon. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont un sur les chevaliers teutoniques. Tout allait bien pour lui jusqu’au jour où il s’est piqué de se mêler d’une question hautement sensible : celle, fameuse, de « l’Islam des Lumières ». En un mot : entre le IXe et le XIIe siècle, cette civilisation aurait constitué, notamment avec Averroès, un modèle de tolérance et de curiosité intellectuelle, pendant que l’Occident subissait le joug d’une Église obscurantiste et de croisés barbares. Lisant les ouvrages des spécialistes, Gouguenheim entreprend des recherches sur ce qu’il considère comme une vérité partielle, voire partiale."

Recension de Roger Pol-Droit dans Le Monde le 4 avril
Recension du Figaro le 14 avril
Point de vue de Rémi Brague dans Répliques d'Alain Finkielkraut (voir aussi ci-dessous, sa mise au point sur le sujet)
Bilan de la polémique contre l'auteur dans le Figaro du 15 juillet ("L'historien à abattre")

  • Réponse de Sylvain Gouguenheim « On me prête des intentions que je n'ai pas »

Article publié le 25 Avril 2008
Par Propos recueillis Jean Birnbaum
Source : LE MONDE DES LIVRES

« Je suis bouleversé par la virulence et la nature de ces attaques. On me prête des intentions que je n’ai pas. Pour écrire ce livre, j’ai utilisé des dizaines d’articles de spécialistes très divers. Mon enquête porte sur un point précis : les différents canaux par lesquels le savoir grec a été conservé et retrouvé par les gens du Moyen Age.
Je ne nie pas du tout l’existence de la transmission arabe, mais je souligne à côté d’elle l’existence d’une filière directe de traductions du grec au latin, dont le Mont-Saint-Michel a été le centre au début du XIIe siècle, grâce à Jacques de Venise. Je ne nie pas non plus la reprise dans le monde arabo-musulman de nombreux éléments de la culture ou du savoir grecs. J’explique simplement qu’il n’y a sans doute pas eu d’influence d’Aristote et de sa pensée dans les secteurs précis de la politique et du droit, du moins du VIIIe au XIIe siècles.
Ce n’est en aucun cas une critique de la civilisation arabo-musulmane. Du reste, je ne crois pas à la thèse du choc des civilisations : je dis seulement - ce qui n’a rien à voir - qu’au Moyen Age, les influences réciproques étaient difficiles pour de multiples raisons, et que nous n’avons pas pour cette époque de traces de dialogues telles qu’il en existe de nos jours. »

  • Une interview de S. Gouguenheim dans le magazine Lire (juillet :

« Dans Aristote au Mont-Saint-Michel, l’historien remet en cause l’idée selon laquelle le Moyen Age renoua avec la pensée grecque grâce à l’Islam. Son essai a suscité de vives critiques. Il y répond.

Où en êtes-vous de votre situation personnelle?
Sylvain Gouguenheim. La situation est difficile lorsqu’on se trouve être l’objet d’une médiatisation qu’on n’a pas cherchée. Médiatisation parfois élogieuse mais aussi excessivement négative puisque, comme vous le savez, elle a pris la forme de pétitions hostiles, ad hominem, ce qui ne me paraît pas relever du mode normal de la discussion scientifique. Il y a des choses plus faciles à vivre. Mon avenir professionnel prend la forme d’un point d’interrogation. Mon directeur a réuni un comité d’experts pour évaluer le contenu scientifique de mon livre. A la lumière de son rapport, il déterminera ce qu’il convient de faire. Heureusement que l’on se découvre, dans cette adversité, autant d’amis que d’ennemis. Donc, ça équilibre.

Quel est votre grade dans l’Université?
S.G. Je suis agrégé d’histoire. J’ai été dix ans professeur en collège et en lycée, puis je suis devenu maître de conférences à l’université de Paris-I durant onze ans, avant d’être élu comme professeur des universités à l’ENS-LSH de Lyon, il y a quatre ans.

Vous n’êtes pas normalien. Cela vous pose-t-il des problèmes?
S.G. Je ne suis pas normalien, en effet, ce qui est assez rare dans le corps professoral d’une grande école. Sans doute aux yeux de certains n’ai-je pas de légitimité à être où je suis; mais j’ai aussi au sein de cette école le soutien de plusieurs collègues, particulièrement appréciable en ce moment, ainsi que de nombreux étudiants.

Que vous inspire la liste de ceux qui ont signé la pétition contre vous?
S.G. Vu la vitesse à laquelle les deux pétitions ont été diffusées et les signatures recueillies, je ne suis pas sûr que tous les signataires aient eu le temps de lire le livre. Certains se le sont même procuré après coup auprès de mon éditeur! Par ailleurs, la grande majorité des pétitionnaires ne peuvent pas prétendre être spécialistes du sujet, ni même du Moyen Age.

Comment expliquez-vous cette sorte de coalition hostile?
S.G. Le livre remet en cause une vulgate. Dés qu’on parle de l’identité de l’Europe ou de l’Islam, même au Moyen Age, et qu’on exprime des remarques non conformes à l’air du temps, on s’expose à la polémique. Cela, c’est un élément d’ordre idéologique. Il y a, ensuite, les éléments personnels dont nous avons parlé. Et puis il y a, sans doute, des phénomènes d’enjeu de pouvoir qui n’épargnent pas les mondes académiques. Il n’a échappé à personne qu’en attaquant mon livre, on attaquait dans le même mouvement la directrice de la collection du Seuil où il est publié. Il faut savoir que pour certains historiens le fait que la prestigieuse collection de L’Univers historique soit dirigée par une philosophe est jugé insupportable (à une époque où l’on fait l’éloge de l’interdisciplinarité…). Ceux-là oublient qu’être éditrice, c’est un métier! Ajoutez-y le ressentiment qui peut naître d’un manuscrit refusé et vous avez les ingrédients ordinaires du règlement de comptes.

Si l’on aborde le fond de votre ouvrage, Aristote au Mont-Saint-Michel, peut-on dire que vous soutenez les deux thèses suivantes: premièrement, la transmission du savoir grec en Occident ne doit rien ou peu à l’Islam et, deuxièmement, l’Islam des Lumières est largement un mythe?
S.G. Sur la première thèse, je serai nuancé. D’abord, je précise que je m’adresse au grand public et non à des spécialistes car ce sont des éléments connus que je produis. Ensuite, l’idée répandue qu’entre le VIIIe et le XIIe siècle les Occidentaux n’avaient guère connaissance du savoir grec et qu’ils n’y ont eu accès que par un unique canal de transmission, l’ «intermédiaire arabe», cette idée mérite d’être amendée. Sans rien inventer - car encore une fois je m’appuie sur de nombreux travaux -, je fais valoir que la filière directe de traduction des textes du savoir grec (philosophie, mathématique, physique) a été plus précoce qu’on ne le dit. En sous-évaluant cette filière directe, on surévalue l’autre et mon propos est de rééquilibrer les choses, non de promouvoir un «choc des civilisations»!

Quelqu’un comme Rémi Brague ne dit pas autre chose. J’ai noté dans son Au moyen du Moyen Age cette formule: «La Renaissance intellectuelle européenne est antérieure aux traductions de l’arabe. Celles-ci n’en sont pas la cause mais l’effet.»
S.G. En effet, la chronologie est importante. Les traductions d’Antioche ou du Mont-Saint-Michel sont réalisées avant celles de Tolède. Vu de loin, il est vrai que c’est, en gros, la même période. Mais il y a environ cinquante ans d’écart: c’est bien «avant» et non pas «après». Plus largement, et même si, comme historien, je dois me garder des métaphores, je suis sensible à cette idée de Rémi Brague selon laquelle les Européens auraient eu «soif» de retrouver la Grèce.

Vous avez lu Rémi Brague mais aussi… René Marchand, ce dont vos accusateurs vous font grief. Vous conviendrez qu’avec ces deux auteurs on ne se situe pas au même niveau d’exigence intellectuelle. Pourquoi des références si disparates?
S.G. D’abord, la référence à René Marchand c’est «une» référence sur… deux cent soixante-quinze. On me l’a en effet reprochée et je m’en suis expliqué. J’ai rencontré René Marchand car ses compétences en philologie arabe m’avaient intéressé. Nous avons eu des échanges sur des questions de traduction. J’ai tiré de son livre Mahomet, contre-enquête une phrase qui rappelait les travaux sur l’hagiographie médiévale auxquels j’avais collaboré, et qui me paraissait scientifiquement pertinente.

Au fond, vous estimez que l’Islam est moins lumineux qu’on ne le dit, tandis que le Moyen Age occidental serait moins obscur qu’on ne le croit.
S.G. Il faut cesser de mépriser le Moyen Age, en effet. Ce qui me gêne dans l’expression «Islam des Lumières», c’est que, pour le grand public du moins, elle fait penser aux Lumières du XVIIIe siècle. Or, cette analogie est anachronique. Car, s’il y a indiscutablement des sciences arabes et si le savoir grec traduit dans le monde islamique prend toute sa part dans leur éclosion, on ne trouve pas, jusqu’à plus ample informé, dans la pensée médiévale arabo-musulmane de critique rationaliste, voire athée de la religion, qui est un signe distinctif des Lumières et qui se formulera d’ailleurs six siècles plus tard.

Une des figures de cette mythologie de l’ «Islam des Lumières» est la fameuse «Maison de la Sagesse», aux IXe et Xe siècles, où, si l’on en croit certains auteurs contemporains dont Mohammed Arkoun que vous citez, les trois religions monothéistes auraient su cohabiter dans une harmonie exemplaire.
S.G. C’est une idée à laquelle j’ai longtemps cru. Je l’ai même enseignée. Au sujet de cette fameuse «Maison de la Sagesse», on trouve deux thèses contradictoires. Pour certains, les califes de Bagdad auraient réuni des lettrés des trois religions dans un esprit de dialogue religieux et de recherche scientifique. Pour d’autres, c’est une fiction: ce qui était discuté dans cette Maison, c’était la grande affaire de l’Islam en cette période, celle ouverte avec le mutazilisme qui soutenait que le Coran n’était pas «incréé». C’était une querelle théologique spécifique à l’Islam à laquelle les autres religions n’ont pris aucune part.

Pourquoi est-ce si important du point de vue de l’histoire des civilisations de pouvoir accéder aux oeuvres d’Aristote?
S.G. Ce fut, momentanément, important pour la réflexion métaphysique et scientifique. Comprenons-nous bien: j’en fais un critère de distinction, non de supériorité. L’Inde ou la Chine n’ont jamais été hellénisées et nul n’envisage de contester leur grandeur. Par ailleurs, je dis dans ma conclusion que, heureusement, nous n’en sommes pas restés à Aristote. Il n’y aurait pas eu de sciences modernes si on n’en était pas sorti. Donc la question de la traduction en latin d’Aristote est celle, toute simple, des conditions d’accès au savoir grec jusqu’au XIIe siècle. Ni plus ni moins.

Pourquoi diable évoquez-vous en annexe de votre livre la personne de Sigrid Hunke dont les premiers travaux se placent sous le signe du national-socialisme et qui, après guerre, va se faire une spécialité d’apologiste de l’Islam?
S.G. Je n’ai jamais dit que Sigrid Hunke était un auteur considéré comme sérieux par les islamologues et je ne confonds pas ses élucubrations avec leurs travaux. Je voulais simplement attirer l’attention sur le fait que son livre, toujours réédité, est abondamment cité dans des ouvrages de vulgarisation, et qu’on a là un spécimen de littérature antichrétienne dont les musulmans raisonnables et éclairés se passeraient bien.

Qu’en est-il de votre présence sur le site Internet Occidentalis classé à l’extrême droite?
S.G. J’ai eu, au cours de l’écriture de mon livre, l’occasion d’en transmettre des éléments à plusieurs correspondants. L’un d’entre eux les a-t-il communiqués à d’autres personnes qui, elles, les auraient adressés au site en question? Je n’en sais rien. Quant à moi, il est évident que je n’avais aucun intérêt à faire ça. Quand on m’a appris la présence sur ce site de textes qui m’étaient attribués, j’ai pris conseil sur le parti à adopter. J’ai finalement choisi de demander au directeur du site de les enlever, ce qu’il a fait. Mes adversaires ont alors vu dans cette opération la marque d’une complicité! Vous voyez, ma situation est simple: présent sur le site, je suis coupable; absent, je suis de mèche!

Que répondez-vous à ceux qui mettent en cause votre compétence?
S.G. Que nous sommes dans un pays libre, et que j’ai le droit de faire un livre de vulgarisation. Je suis spécialiste du Moyen Age. Certes, ma spécialité c’est l’histoire du christianisme, des ordres militaires, et non l’Islam abbasside ou la philosophie. Mais j’ai travaillé sur les XIe et XIIe siècles, fait des cours sur la renaissance carolingienne, publié un livre sur l’an mil et un autre sur une abbesse savante du XIIe siècle. Cette période ne m’est pas étrangère. Bref, même si je ne suis pas un spécialiste du sujet au sens académique, j’en ai une connaissance suffisante pour proposer à la discussion des idées. Voyez-vous, cette question de la compétence est assez plastique. Par exemple, je n’ai rien publié sur Byzance mais, depuis deux ans, à Normale sup’ Lyon, j’ai fait un cours d’agrégation sur «Byzance, économie et société, VIIIe-XIe siècle», et personne ne s’en est ému. Ainsi, cela arrange des gens que je fasse des cours sur un sujet auquel je ne «connais rien», mais cela gêne quand je fais un livre sur un sujet qui relève partiellement de ma «spécialité». La leçon est qu’il est périlleux de commettre un essai dans un domaine où les passions font bon ménage avec la science. »

  • Une mise au point de Rémi Brague (dans la Nef de juin)
Quelques règles

On serait donc bien venu :
(a) De ne pas tout mélanger. Et d’abord, de ne pas confondre trois choses : (1) l’islam, religion du Coran, (2) l’Islam, civilisation vieille de quatorze siècles et (3) l’Islam, ensemble des musulmans d’aujourd’hui.
(b) De ne pas brandir à tout bout de champ la notion imbécile d’« islamophobie ». Elle ne sert qu’à empêcher la distinction élémentaire que je rappelle. On peut penser du Coran et de Mahomet ce que l’on veut ; cela ne permet pas de porter un jugement sur une civilisation tout entière, encore moins sur des personnes.
(c) De ne pas dire n’importe quoi, par exemple que l’Islam (toutes significations confondues) aurait tout apporté à l’Europe : la philosophie, la science, et – pendant qu’on y est – la rationalité. Comme si l’on pouvait transporter une attitude d’esprit comme une marchandise !
(d) De ne pas mélanger le débat entre savants et les accusations politiques d’actualité.
(e) De s’interdire les insultes, et même les lourdes plaisanteries.

Que dire alors ?

Je reprendrai ici quelques résultats, évidemment provisoires, de mon livre Au moyen du Moyen Âge.
La contribution de la civilisation islamique à celle de l’Europe est réelle, mais moins exclusive que ce que voudraient nous faire croire certains incompétents. La transmission directe à partir de Byzance est peut-être plus importante qu’on ne l’a pensé. Un mince filet de savoir grec, venu d’Irlande ou du monde byzantin, a continué à irriguer l’Europe.
On a traduit Aristote à peu près en même temps de l’arabe, surtout en Espagne, et directement du grec, surtout en Italie.
Il faut distinguer du côté de l’émetteur : l’islam religion est autre chose que l’Islam civilisation. Celle-ci a été rendue possible par l’unification du Moyen-Orient : politique sous le pouvoir des Califes et linguistique au profit de l’arabe. Elle a été construite autant par les chrétiens, juifs ou sabéens du Moyen-Orient, et par les zoroastriens ou manichéens d’Iran, que par les musulmans. Ainsi, les traducteurs qui ont transmis l’héritage grec à Bagdad étaient presque tous chrétiens.
L’islam comme religion n’a pas apporté grand’chose à l’Europe. Celle-ci n’a connu le Coran que très tard : la première traduction latine, faite à Tolède au xiie siècle, n’a à peu près pas circulé avant d’être imprimée tard dans le xvie siècle. Le premier examen critique du Coran est l’œuvre de Nicolas de Cuse, au xve siècle.

  • Le point de vue de Clio (conférences culturelles à Paris)
Professeur d’Histoire médiévale à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, spécialiste des Croisades - sujet à propos duquel il vient de publier une remarquable synthèse consacrée aux Chevaliers Teutoniques (Tallandier), Sylvain Gouguenheim nous propose, avec son Aristote au Mont Saint Michel, un ouvrage majeur, qui fera certainement date en matière d’Histoire médiévale. Contre le discours, aujourd’hui dominant, qui attribue au monde arabo-musulman une place essentielle dans la transmission des savoirs antiques et, plus particulièrement, de l’héritage grec à un Occident plongé dans les ténèbres du Haut Moyen Age, il affirme la permanence de la culture antique dans l’Europe latine et nous révèle que la quasi totalité de l’oeuvre d’Aristote était déjà traduite depuis plus d’un demi-siècle quand les premières écoles mises en place par les rois de Castille ont commencé à fonctionner à Tolède pour traduire en latin les textes grecs transmis grâce à la médiation de l’Andalousie musulmane. Le poids des idées reçues est tel en la matière que le propos pourrait être interprété comme une provocation mais l’auteur fonde ses affirmations sur une enquête d’une érudition foisonnante qui témoigne de sa parfaite connaissance, outre celle de l’Occident latin, des mondes byzantin et arabe. Comme on le sait, les siècles réputés obscurs du Moyen Age européen furent en réalité animés par de multiples renaissances intellectuelles, mises en lumière par les historiens depuis près d’un siècle : renaissance carolingienne puis ottonienne, « grandeurs de l’an mil », renaissance du XIIème siècle enfin. Elles témoignent d’une inlassable curiosité intellectuelle, d’une quête ininterrompue du savoir dont on doit créditer les chrétiens médiévaux. Cette quête aboutira à une récupération des oeuvres antiques, à leur introduction dans la pensée médiévale et à leur assimilation, l’ensemble contribuant à l’éclosion d’un savoir nouveau.
Loin de minorer les somptueuses réalisations d’une culture arabo-musulmane qui, de la Badgdad des Abbassides à l‘Andalousie des Ommeyades ou des Nasrides, nous a laissé le brillant héritage que l’on sait, l’auteur démontre l’altérité de cette culture orientale et méditerranéene par rapport au monde de Byzance et de l’Europe occidentale. Il ré-évalue la fonction de transmission trop souvent négligée qui revient à Byzance, où l’héritage grec demeura vivant pendant tout le millénaire que dura l’Empire d’Orient. Il insiste sur la place qu’il faut accorder aux Chrétiens de Syrie dans la préservation du savoir antique au sein du monde musulman, établissant ainsi, au coeur du monde arabe, une distinction importante entre les Chrétiens, héritiers de la tradition antique, et les disciples du Prophète qui, attachés à la lettre du Coran, n’accordèrent qu’une place minime aux questions soulevées par la philosophie grecque, les plus grands noms de la pensée musulmane ignorant même la langue de Platon et d’Aristote et n’ayant connaissance de leurs textes qu’à travers leurs traductions en arabe. L’une des révélations les plus remarquables auxquelles aboutit cette enquête réside dans la mise en lumière de l’oeuvre de Jacques de Venise, un moine d’origine grecque qui fut traducteur au Mont Saint Michel de 1127 jusqu’à 1150, date de sa mort, dont l’auteur nous dit « qu’il mériterait de figurer en lettres capitales dans les manuels d’Histoire culturelle ». C’est, pour une bonne part, le travail qu’il accomplit qui permit la floraison, au siècle suivant de la grande philosophie scolastique et la construction de la synthèse thomiste appelée à réconcilier la raison et la foi. Au risque de déranger les certitudes apparemment établies, Sylvain Gouguenheim pointe le caractère limité de l’hellénisation d’un monde musulman rétif à tout ce qui pourrait être susceptible de remettre en cause le dogme, une préoccupation partagée par les plus grands esprits, ainsi al Ghazali ou ibn Khaldoun. Un monde musulman qui se ferme dès le XIIème siècle, notamment en Andalousie, à toute remise en cause de la tradition établie, ce qui entraînera les ennuis que l’on sait pour le Musulman Averroès (Ibn Rochd) et le Juif Maïmonide. Il serait évidement aussi faux que réducteur d’interpréter ce travail novateur comme un argument susceptible de conforter l‘hypothèse d’un choc inéluctable des civilisations : la reconnaissance de l’altérité n’implique pas automatiquement la culture de l’antagonisme.

Nouvelles de Clio

Les oubliés du libéralisme français


Henri Lepage vient de publier sur son blog un bel article sur Charles Comte et Charles Dunoyer, 2 oubliés du libéralisme français au XIXe siècle, sous la Restauration.

Charles Comte et Charles Dunoyer sont deux disciples de Benjamin Constant, de Destutt de Tracy et de Jean-Baptiste Say (dont Charles Comte deviendra le gendre). Il sont nés juste avant la révolution française et ont autour de 30 ans en 1814, lorsqu'ils créent ensemble le journal Le Censeur qui deviendra Le Censeur européen en 1816. Ils furent, avec Say, les maîtres à penser de Frédéric Bastiat. "Je ne connais, disait Bastiat, en parlant du Traité de législation de Charles Comte, aucun livre qui fasse plus penser, qui jette sur l'homme et la société des aperçus plus neufs et plus féconds."

Comte et Dunoyer sont avant tout des philosophes de la société. A la différence des économistes orthodoxes, leur problème n'est pas seulement de comprendre comment une société crée de la richesse, mais aussi de comprendre comment faire bénéficier le plus grand nombre des bienfaits de l'industrie et du commerce.

Comte et Dunoyer ont exposé leur conception de l'évolution des sociétés :

1. Les premières sociétés, sauvages, qui vivaient de chasse et de ceuillette.
2. Des sociétés toujours nomades, mais qui ont commencé à maîtriser l'élevage.
3. Les premières sociétés sédentaires, qui utilisaient les esclaves dans les champs.
4. Des sociétés de privilèges, fondées par exemple sur le féodalisme.
5. Des sociétés de connivence politique (sous l'Empire et la Restauration).
6. Des sociétés industrielles, basées sur la production pour le marché.

Pour eux, le "régime industriel" est le régime le plus favorable à la liberté. Que signifiait, à l'époque, le terme "régime industriel" ? Selon Lepage, il désignait "ce que nous appellerions aujourd’hui le marché, le libre échange, le laissez-faire, ou encore même la mondialisation".

Comte et Dunoyer sont aussi à l'origine de la première théorie libérale de la lutte des classes, fondée sur une analyse critique radicale de l'Etat (Marx reconnaît s'en être inspiré en la détournant).
Selon eux, les gouvernants, l'administration et leurs nombreux clients, forment une « classe parasitaire ». Cette classe s'enrichit aux dépens de la classe productive aux moyens d'instruments coercitifs tels que l'impôt, le monopole public, la réglementation, etc.

C'est pourquoi, la seule manière de débarrasser le monde de l’exploitation d’une classe par une autre consiste à détruire le mécanisme même qui rend cette exploitation possible : le pouvoir de l’Etat de distribuer et de contrôler la propriété et la répartition des avantages qui y sont liés. Comte et Dunoyer considèrent l’Etat, à la différence des socialistes, comme la source même des privilèges et des injustices, plutôt que comme l’instrument par lequel ces problèmes peuvent être résolus.

L'Etat n'en reste pas moins utile. Dans son article " Gouvernement " dans le Dictionnaire de l'économie politique, Dunoyer écrit que " la tâche particulière de l'Etat ... est d'apprendre aux hommes à bien vivre entre eux ... il est producteur de sociabilité, de bonnes habitudes civiles : c'est le fruit particulier de son art et de son travail... ". Mais son rôle n'est pas de faire le bien, il est de corriger les penchants antisociaux. Autrement dit, l'Etat est avant tout un gendarme, son rôle est de produire de la sécurité pour les honnêtes gens et de nuire aux malhonnêtes.

Plan de l'article de Lepage :

La richesse de la Restauration
Qui étaient Comte et Dunoyer ?
Qu’est-ce qui fait leur originalité ?
La liberté par l’industrie
La lutte des classes
Un libéralisme radical
Une pensée charnière
Les ancêtres du Public Choice
Les initiateurs du paradigme anarcho-capitaliste.

A lire aussi : Ralph Raico, Les libéraux français du 19 ème siècle : une oeuvre injustement oubliée

Sur le site de la BNF, on peut télécharger De la liberté du travail, ainsi que le Nouveau traité d'économie sociale de Dunoyer.