Accéder au contenu principal

Pourquoi j'enseigne. Voeux à mes élèves.

Je n’enseigne que parce que j’aime être enseigné. Quand j’essaie de me remémorer ma propre orientation, en classe de terminale (1987, date de mon bac), j’ai le souvenir de mes lectures. Elles ont illuminé mon adolescence, elles m’on fait entrevoir un monde nouveau, celui des vrais penseurs de tout temps, ces héros de la pensée, ces pourfendeurs de la bêtise et de la médiocrité. Ces lectures ont décidé de ma vie et elles ne m’ont jamais déçu.

20 ans après, je peux dire que la frustration de n’être « qu’un prof mal payé » dans un système social qui ne reconnaît pas les vertus fondamentales de l’éducation, n’est rien à côté de la passion de transmettre et de passer le plus clair de son temps en compagnie des plus grands esprits du monde occidental. « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées » disait Descartes dans la 1ère partie du Discours de la Méthode. Découvrir un grand penseur, c’est toujours comme une forme de renaissance, de redécouverte du monde. Tout nous apparaît plus clair, plus limpide.

J’ai besoin d’enseigner parce que j’ai une dette à l’égard de certains maîtres, à l’égard de certaines œuvres. Sans la médiation de ces œuvres, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. Mes maîtres ne m’ont pas rendu étranger à moi-même, au contraire, ils m’ont révélé à moi-même en me révélant un peu du mystère de l’humain. Devenir autonome, dans sa pensée et son action, est un noble objectif pour tous. Mais ne soyons pas stupides. On n’accède pas directement à soi-même. On ne devient autonome que par les autres, par le détour des auteurs, des oeuvres.

Ainsi, être disciple d’un maître, c’est se placer sous le signe de l’hétéronomie. Mais il y a une bonne hétéronomie, celle qui vous libère de votre petitesse intellectuelle et morale, celle qui vous grandit. « Etre humain, c’est être enseigné, dit Alain Finkielkraut. Nous n’avons pas, comme le célèbre baron de Münchhausen, la capacité de sortir de la mare en nous tirant nous-mêmes par les cheveux. » Un propos qui n’est guère de saison dans un monde qui abomine toute hiérarchie et célèbre l’indistinction généralisée.

Oui le véritable humanisme est marqué du sceau de l’hétéronomie. Il connaît sa dette à l’égard des anciens. Il révère le passé comme un trésor dont nous pouvons être les dépositaires, les héritiers. La barabarie, c’est le manque de fidélité au passé, l’abandon de la transmission. Il y a donc aussi une bonne nostalgie. Nous sommes les survivants d’un monde disparu mais par-delà le temps, les livres nous permettent de continuer la conversation avec les morts comme s’ils étaient vivants.

En ce premier jour de l'anné 2007, je formule le vœu que vous puissiez vous aussi découvrir encore l’immense plaisir de la culture, de l’intelligence du monde et de la sagesse des auteurs du passé. Que vous soyez contaminés par ce virus de la vérité et du savoir pour le savoir.

Nicomaque.

Dans une lettre écrite, en 1513, Nicolas Machiavel nous parle de ce contact intime et personnel avec les auteurs du passé.

« Le soir venu, je m'en retourne dans ma maison et j'entre dans ma librairie. Je dépose sur le seuil mes vêtements boueux de tous les jours, je m'habille comme pour paraître dans les cours et devant les rois. Vêtu comme il convient, j'entre dans les cours antiques des hommes d'autrefois. Il me reçoivent avec amitié auprès d'eux. Je me nourris de l'aliment qui seul est le mien et pour lequel je suis né. J'ose sans fausse honte converser avec eux et leur demander les causes de leurs actions, et si grande est leur humanité qu'ils me répondent et pendant quatre longues heures, je ne sens plus aucun ennui. J'oublie toute misère, je ne crains plus la pauvreté, la mort ne m'effraie plus. Je passe tout entier en eux. »

Nicolas Machiavel, Lettre à François Vettori, 1513.

Commentaires

Anonyme a dit…
bonjour,
je découvre ton blog par le biais d'une référence sur un article consacré à Raymond Boudon sur WIkipedia...
j'ai l'impression qu'il va me plaire...très beaux textes un peu partout...!
Je cherchais à peaufiner un peu le couple autonomie / hétéronomie en faisant cette recherche ... je pense que je vais trouver des éléments sur ton site...
je ne manquerai pas d'y repasser..
a +

Posts les plus consultés de ce blog

Citation de Saint Augustin sur la loi

Saint Augustin est cité dans la joute finale du film The Great Debaters . Voici la citation complète : « Oserons-nous dire que ces lois sont injustes, ou plutôt qu’elles ne sont pas des lois? Car à mon avis, une loi injuste n’est pas une loi. » Saint Augustin, Traité du Libre Arbitre , chapitre V A lire : Treize notions-clés chez saint Augustin On trouve aussi cette citation dans un passage de Martin Luther King Jr. :

James Buchanan et la théorie des choix publics

James Buchanan, lauréat du prix Nobel d’économie en 1986, vient de décéder à l'âge de 93 ans, est l’initiateur de l’économie des choix publics (ou analyse économique de la démocratie). Publié en 1975, Les limites de la liberté : entre l’anarchie et le Léviathan a donné à cet économiste américain sa place parmi des philosophes politiques tels que John Rawls ou Robert Nozick, en tant que « contractualiste ». Pour l'occasion, nous republions cet article de vulgarisation écrit l'an dernier. Par Damien Theillier Elections, piège à cons ? Selon la théorie des choix publics, développée à l'Université George Mason de Virginie par les professeurs Gordon Tullock et James Buchanan, les élections font partie intégrante d’un marché politique. Les acheteurs de ce marché, les électeurs, recherchent des faveurs et des privilèges du gouvernement. Les politiciens sont les fournisseurs de ces faveurs et de ces privilèges, dans le but de satisfaire les intérêts de la majorité.

Peut-on en finir avec les préjugés ?

Peut-on en finir avec les préjugés ? (sujet 2007 du bac de philo TES) Un préjugé précède tout jugement et constitue l'opinion ayant fait l'économie de l'activité délibérative de la raison. Préjuger, c'est opiner avant même de juger. On comprend donc que les préjugés n'aient pas bonne réputation. Pourtant, est-il certain qu'il faille nécessairement les dénigrer ? La solidité des préjugés, leur force, capables d'orienter la pensée, n'ont-elles vraiment aucune vertu ? En un mot, si les préjugés peuvent mettre en échec la raison, ne constituent-ils pas aussi ce qui nécessairement fonde son exercice ? Croire qu'on peut en finir avec les préjugés, n'est-ce pas opter pour un nouveau préjugé ? N'y a-t-il pas un préjugé rationaliste que de croire que la raison pourrait avoir toujours raison ? Ce sujet nous renvoie à la question de savoir si l'on peut tout démontrer. I° On ne peut pas en finir avec les préjugés Car nos préjugés sont a...