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Pourquoi je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet


Je publie ici le point de vue d'un enseignant qui pousse un cri de rage devant l'état de délabrement de l'école publique. Cet Hiroshima scolaire n'est pas dû à un quelconque manque de moyens (au contraire, on n'a jamais autant dépensé et gaspillé l'argent du contribuable). Il vient du renoncement des adultes à leur devoir d'instruire, à leur devoir de transmettre un savoir explicite et fondamental. Le problème est intellectuel, philosophique même.

L'idée qu'on peut construire soi-même son savoir est un fantasme sorti tout droit du cerveau des "néo-pédagogues", persuadés qu'il faut libérer l'élève de la tutelle de ses maîtres... Ce qu'il faut libérer c'est l'école elle-même, asservie aux IUFM, aux syndicats et au centralisme bureaucratique.

Je souscris donc pleinement à cettre lettre de mon collègue et je partage sa révolte salutaire.

Pourquoi je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet
Par Michel Ségal, Professeur de collège en ZEP.

Je suis enseignant de collège et je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet à mes élèves.

Je ne leur lirai pas parce qu'ils seraient bien incapables d'en comprendre le sens profond, et même d'en comprendre les mots qui la composent ; parce que notre école demande aux enfants de réinventer eux-mêmes les règles d'écriture ou de syntaxe. Je ne la lirai pas parce que depuis une trentaine d'années, l'école leur apprend le mépris du patrimoine et la méfiance du passé. Je ne la lirai pas parce que cette lettre me fait honte, honte de la maturité d'un adolescent il y a plus de soixante ans face à l'infantilisation construite par notre école de ceux du même âge aujourd'hui. Je ne la lirai pas parce que nos enfants ignorent les événements auxquels elle se réfère ; parce que notre école préfère par exemple demander à des enfants d'analyser des « documents » plutôt que de leur enseigner des dates et des événements. Je ne la lirai pas parce qu'il y a longtemps que l'école refuse de transmettre aucun modèle ; parce que notre école n'envisage plus les textes d'auteurs comme des exemples mais comme des thèmes d'entraînement à la critique. Je ne la lirai pas tout simplement parce que notre école a délibérément détruit l'autorité qui pourrait permettre une lecture et une écoute attentives.

Je ne la lirai pas parce que, même âgés de 16 ans, mes élèves ne sont que de petits enfants bien incapables d'appréhender son contenu et resteront sans doute ainsi toute leur vie : ainsi en a décidé notre école. Peut-être ne me croyez-vous pas car l'école que connaissent vos enfants ne ressemble en rien à celle que j'évoque ? En effet, j'ai peut-être oublié de vous préciser l'essentiel : je travaille dans une ZEP, c'est-à-dire là où peuvent être appliquées à la lettre et sans risque de plainte toutes les directives ministérielles, là où se préfigurent l'horreur et la misère du monde construit par notre école.

Non, Monsieur le Président, je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet tant que n'auront pas été engagées les réformes structurelles du ministère de l'Éducation nationale qui mettront fin à la démence toute puissante des instances coupables des mesures les plus destructrices de tout espoir de justice sociale, tant que n'auront pas été engagées les réformes pour que l'école cesse de conforter les enfants dans leur nature d'enfants, pour que l'école accepte enfin de remplir sa seule mission : instruire.

Commentaires

Als a dit…
Voir aussi http://h16.free.fr/index.php?2007/05/29/358-lettre-du-petit-kevin-miquet
Damien Theillier a dit…
Excellent ! C'est bien trouvé, merci.
Simon Aubert a dit…
Bonsoir, je me permets de vous remercier pour le lien... je vais de ce pas parcourir votre blog d'ailleurs.
Paul-Emic a dit…
si j'étais enseignant, je ne la lirais non plus, mais pour une seule raison, elle n'est pas la lettre d'un jeune résistant mort pour sa patrie mais celle d'un militant communiste (jeune il est vrai) mort, par hasard, pour faire triompher une idéologie de dictature.
En clair à l'époque ou il a été arrêté, en automne 40 le pacte germano-soviétique battait son plein, les communistes entrés en clandestinité en 1939 au moment de la signature de ce pacte luttaient contre Vichy certes mais pour de toutes autres raisons que la défense de la patrie et intriguaient auprès des Allemands, considérés comme des alliés, pour, entre autres, faire reparaitre l'Humanité.
Ce n'est que 6 bons mois plus tard qu'ils ont viré leur cuti (rupture du pacte oblige) et qu'en commettant des attentats contre des Allemands ils ont provoqué la mort de Guy Moquet et d'autres communistes emprisonnés par Vichy qui a préféré envoyer ceux-là à la mort comme otages, plutôt que des citoyens ordinaires.

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