Accéder au contenu principal

Destutt de Tracy sur le crime

Destutt de Tracy fut un philosophe et l’un des fondateurs, dans les années 1790, du groupe républicain libéral classique connu sous le nom de groupe des Idéologues (Cabanis, Condorcet, Constant, Daunou, Say, Madame de Staël). Ses écrits ont particulièrement impressionné son ami Thomas Jefferson, qui en a traduit et publié deux d'entre eux en Amérique. Comme membre du Sénat, Tracy s'est opposé à Napoléon, et s'est prononcé contre la monarchie constitutionnelle ultérieure. Il a par ailleurs défendu le « laissez-faire » en économie. Destutt de Tracy forgea le terme idéologie, qu’il conçut comme la « science des idées » (Mémoire sur la faculté de penser). Ce terme désigne l'étude des idées, de leur caractère, de leur origine et de leurs lois, ainsi que leurs rapports avec les signes qui les expriment (c’est Marx qui jettera le discrédit sur ce terme). Il fut élu membre de l’Académie française en 1808 et de l’Académie des sciences morales et politiques en 1832. Sa fille épousa Georges Washington de La Fayette (le fils de La Fayette) en 1802.


QUELS SONT LES MOYENS DE FONDER LA MORALE CHEZ UN PEUPLE ?

Source : Gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, 8-R-Pièce 6738

Le premier pas à faire en morale est sans doute d'empêcher les grands crimes ; et le moyen le plus efficace est de les punir. L'important n'est pas que les peines soient très rigoureuses, mais qu'elles soient inévitables. Le plus utile principe de morale que l'on puisse graver dans la tête des êtres sensibles, c'est que tout crime est une cause certaine de souffrance pour celui qui le commet. Si l'organisation sociale était d'une perfection telle que cette maxime fût d'une vérité qui ne fait jamais d'exception, par cela seul les plus grands maux de l'humanité seraient anéantis. Les vrais soutiens de la société, les solides appuis de la morale sont donc les suppôts et les exécuteurs des lois. Ce sont ceux chargés d'arrêter les coupables, de les garder, de constater leurs délits, de prononcer la peine qui doit les suivre. Je me permettrai quelques réflexions sur chacun d'eux.

C'est pour la forme de la procédure que le législateur doit réserver toute sa sévérité. Elle doit sans doute donner toute facilité à la juste défense de l'accusé mais elle doit surtout ne laisser perdre aucun moyen de conviction. Et à ce propos, je dois rappeler une maxime qui s'applique plus ou moins à tout ce que je viens de dire et dont, suivant moi on a étrangement abusé. C'est celle-ci : il vaut mieux laisser échapper cent coupables que de condamner un innocent. Sans doute il n'y a pas de crime plus atroce que celui d'opprimer sciemment un innocent avec l'appareil de la justice et de tous les forfaits le plus abominable, et le plus capable d'en faire commettre un grand nombre d'autres, est l'assassinat juridique.

Dans ce sens, la maxime est de toute vérité, sans la moindre restriction. Sans doute encore c'est un malheur horrible qu'une condamnation injuste prononcée par erreur. L'humanité toute entière doit en gémir mais elle n'a pas à en redouter les conséquences pour la morale publique et privée. Au contraire, car une erreur reconnue préserve de dix autres et ne se fait pardonner que par une conduite irréprochable. Et si par une crainte exagérée de cette calamité affreuse assurément, mais toujours rare, parce que tous les intérêts se réunissent pour la prévenir ; si, dis-je, par cette crainte on va jusque soutenir qu'il faut que les formes soient tellement favorables à l'accusé que beaucoup de coupables puissent se sauver de peur qu'un innocent ne puisse succomber, je dis que par humanité on pose de tous les principes le plus cruel. Si l'on pense un moment avec moi à tous les crimes qu'engendre cette espérance d'impunité, et à toutes les victimes innocentes de ces crimes, on verra que l'humanité même conduit à un résultat diamétralement contraire.

On pourrait faire des volumes sur chacun des sujets que je viens de parcourir mais je ne veux qu'indiquer des vues. Si elles sont justes, quiconque en mettra quelques-unes à exécution aura contribué puissamment à fonder la saine morale dans sa patrie.

Tout est dans ce principe par où j'ai commencé, que ce que l'on peut faire de plus efficace pour parvenir à ce but est de rendre aussi inévitable que possible la punition des crimes. Passons à des objets d'une moindre importance.

Quels sont les moyens de fonder la morale chez un peuple / par le cit. D. T.*** [A.-L.-C. Destutt de Tracy]
Quels sont les moyens de fonder la morale chez un peuple / par le cit. D. T.*** [A.-L.-C. Destutt de Tracy]
Source: Bibliothèque nationale de France

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Citation de Saint Augustin sur la loi

Saint Augustin est cité dans la joute finale du film The Great Debaters . Voici la citation complète : « Oserons-nous dire que ces lois sont injustes, ou plutôt qu’elles ne sont pas des lois? Car à mon avis, une loi injuste n’est pas une loi. » Saint Augustin, Traité du Libre Arbitre , chapitre V A lire : Treize notions-clés chez saint Augustin On trouve aussi cette citation dans un passage de Martin Luther King Jr. :

James Buchanan et la théorie des choix publics

James Buchanan, lauréat du prix Nobel d’économie en 1986, vient de décéder à l'âge de 93 ans, est l’initiateur de l’économie des choix publics (ou analyse économique de la démocratie). Publié en 1975, Les limites de la liberté : entre l’anarchie et le Léviathan a donné à cet économiste américain sa place parmi des philosophes politiques tels que John Rawls ou Robert Nozick, en tant que « contractualiste ». Pour l'occasion, nous republions cet article de vulgarisation écrit l'an dernier. Par Damien Theillier Elections, piège à cons ? Selon la théorie des choix publics, développée à l'Université George Mason de Virginie par les professeurs Gordon Tullock et James Buchanan, les élections font partie intégrante d’un marché politique. Les acheteurs de ce marché, les électeurs, recherchent des faveurs et des privilèges du gouvernement. Les politiciens sont les fournisseurs de ces faveurs et de ces privilèges, dans le but de satisfaire les intérêts de la majorité.

Peut-on en finir avec les préjugés ?

Peut-on en finir avec les préjugés ? (sujet 2007 du bac de philo TES) Un préjugé précède tout jugement et constitue l'opinion ayant fait l'économie de l'activité délibérative de la raison. Préjuger, c'est opiner avant même de juger. On comprend donc que les préjugés n'aient pas bonne réputation. Pourtant, est-il certain qu'il faille nécessairement les dénigrer ? La solidité des préjugés, leur force, capables d'orienter la pensée, n'ont-elles vraiment aucune vertu ? En un mot, si les préjugés peuvent mettre en échec la raison, ne constituent-ils pas aussi ce qui nécessairement fonde son exercice ? Croire qu'on peut en finir avec les préjugés, n'est-ce pas opter pour un nouveau préjugé ? N'y a-t-il pas un préjugé rationaliste que de croire que la raison pourrait avoir toujours raison ? Ce sujet nous renvoie à la question de savoir si l'on peut tout démontrer. I° On ne peut pas en finir avec les préjugés Car nos préjugés sont a...