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La banalité du mal

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Réfugiée aux Etats-Unis pendant la guerre, et donc protégée physiquement, Hannah Arendt eut toutes les audaces intellectuelles, au point d'exaspérer maintes fois la communauté juive. Vivante alors qu'elle pensait devoir être morte, elle stigmatisera l'inaction des Juifs face au génocide, jusqu'à les rendre pour ainsi dire coupables du malheur advenu. Cette morale de combat, qui incluait le refus de toute «victimisation», est omniprésente chez elle. C'est en journaliste que Hannah Arendt assistera en 1961 à Jérusalem, quinze ans après Nuremberg, au procès-spectacle d'Adolf Eichmann, l'ingénieur de la déportation. Ne voyant en lui ni un monstre ni un démon, mais un homme ordinaire, un fonctionnaire inapte à réfléchir à ses actes mais voué à appliquer scrupuleusement les consignes, elle récusera l'idée de mal radical pour conclure à la banalité du mal. Elle pensait que les organisateurs de génocides n'étaient pas pires que d'autres avant eux, mais

L'utopie de l'autonomie absolue

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Olivier Rey est mathématicien, enseignant à l'Ecole polytechnique et à l'université Panthéon-Sorbonne. Il a publié au Seuil, en 2003, un essai, Itinéraire de l'égarement, analysant les origines de la science moderne et son statut dans la pensée contemporaine. Aujourd'hui, il publie un essai philosophique passionnant : Une folle solitude. Le fantasme de l'homme auto-construit, Seuil, 330 pages, 22,5 €. Tout au long du XXe siècle, les enfants, dans leurs poussettes, ont fait face à l'adulte qui les promenait. Jusqu'aux années 70, où un retournement massif est intervenu : brusquement, on s'est mis à orienter les enfants vers l'avant. Pourquoi cette inversion ? Les doctrines éducatives en usage, promeuvent un enfant délivré de la tutelle des adultes, constructeur de ses savoirs et de lui-même. L'enfant doit regarder vers l’avenir et, pour ce faire, ignorer les liens qui l’attachaient au passé et à la famille. C'est ce qu'Olivier Rey appelle l

Rufin : "sans humanité, l'écologie peut déraper"

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Jean-Christophe Rufin vient de publier "Le parfum d'Adam", un thriller qui s'en prend à l'écologie "radicale" Pologne, printemps 2005. Juliette, jeune française, libère des animaux de laboratoire. Cette action militante va l'entraîner au coeur de l'écologie radicale... Des territoires indiens d'Amérique aux ghettos pour milliardaires du Lac Léman, ce roman explore le monde de l'écologie radicale consitutant selon le FBI la deuxième source de terrorisme mondial. Un roman immédiatement salué par le succès : le livre se classe cette semaine en neuvième place des ventes de romans selon Livres Hebdo. Le romancier y dénonce les dérives d'un possible "terrorisme" vert, alors que l'écologie n'a jamais eu autant le vent en poupe. Docteur en médecine, diplômé de l’Institut d’études politiques, il possède une connaissance de l'intérieur de l'humanitaire : président d’Action Contre la Faim, ancien administrateur de la C

2007 - In memoriam Jean-Pierre Vernant

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La mort d’un grand helléniste le 9 janvier 2007. D'abord philosophe (agrégé et docteur en philosophie), Jean-Pierre Vernant s'est ensuite fait historien, linguiste et anthropologue pour analyser les mythes, dans une approche pluridisciplinaire. Compagnon de la Libération et membre du Parti Communiste, il avait choisi la Grèce antique notamment pour que le PC ne s'occupe pas de son travail intellectuel. Il a enseigné, de 1958 à 1975, à l'Ecole pratique des hautes études, il a été élu en 1975 titulaire de la chaire d'étude comparée des religions antiques au Collège de France. Malgré un ancrage politique très à gauche, Jean-Pierre Vernant a su travailler à faire revivre l'héritage grec, ce qui n’est pas banal. En effet, la culture générale (dont fait partie l’enseignement du grec) a souvent été perçue à gauche, notamment avec Bourdieu, comme un instrument de domination des bourgeois, comme un moyen de reproduction sociale des élites. « Le lycée a pour fonction de t

2006 - In memoriam Milton Friedman

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"On croit généralement que politique et économie sont des domaines distincts et, pour l'essentiel, sans rapport ; que la liberté individuelle est un problème politique et le bien-être matériel un problème économique ; enfin, que n'importe quel régime politique peut se combiner avec n'importe quel régime économique. [...] Ma Thèse est que pareille opinion est illusoire, qu'il y a un rapport intime entre économie et politique, que seules certaines combinaisons sont possibles entre régimes économiques et régimes politiques, et qu'en particulier, une société socialiste ne peut être démocratique - si être démocratique, c'est garantir la liberté individuelle. Dans une société libre, le dispositif économique joue un double rôle. D'une part, la liberté économique est elle-même une composante de la liberté au sens large, si bien qu'elle est une fin en soi. D'autre part, la liberté économique est indispensable comme moyen d'obtenir la liberté politiq

Pourquoi j'enseigne. Voeux à mes élèves.

Je n’enseigne que parce que j’aime être enseigné. Quand j’essaie de me remémorer ma propre orientation, en classe de terminale (1987, date de mon bac), j’ai le souvenir de mes lectures. Elles ont illuminé mon adolescence, elles m’on fait entrevoir un monde nouveau, celui des vrais penseurs de tout temps, ces héros de la pensée, ces pourfendeurs de la bêtise et de la médiocrité. Ces lectures ont décidé de ma vie et elles ne m’ont jamais déçu. 20 ans après, je peux dire que la frustration de n’être « qu’un prof mal payé » dans un système social qui ne reconnaît pas les vertus fondamentales de l’éducation, n’est rien à côté de la passion de transmettre et de passer le plus clair de son temps en compagnie des plus grands esprits du monde occidental. « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensée

2006 - In memoriam Philippe Muray

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En ce début d'année 2007, l'occasion m'est donnée de revenir sur quelques faits marquants de l'année écoulée. Je voudrais d'abord réparer un oubli. Je n'ai pas parlé sur ce blog de la disparition le 2 mars 2006 d'un homme de lettres qui aura marqué ces 20 dernières années de sa plume de feu : Philippe Muray. Ecrivain et biographe de Céline, dont il a gardé la prose, observateur sarcastique et lucide de son temps, il fut le créateur génial de néologismes tels que : « Mutin de Panurge » (les individus dont la rébellion est factice et en accord avec l'air du temps) « Maton de Panurge » (les individus qui tentent par tous les moyens de faire taire les voix qui s'opposent au consensus politiquement correct) Citations : « J’ai appelé depuis longtemps rebelles de confort ou mutins de Panurge ces insoumis qui pullulent dans le parc d’abstractions de la modernité. » « Il y a un gâtisme de la rébellion, et il est l’héritage de tout le romantisme, c’est-à-d